Pourquoi étaient fermées les fenêtres de la maison de l’alférez? Où étaient, tandis que passait la procession, la figure masculine et la chemise de flanelle de la Méduse ou de la Muse de la Garde civique? Da. Consolacion aurait-elle compris combien désagréables étaient son front marqué de grosses veines, conductrices en apparence, non de sang, mais de vinaigre et de fiel, le gros cigare, digne ornement de ses lèvres violettes, et son envieux regard? Cédant à une impulsion généreuse, n’aurait-elle pas voulu troubler les plaisirs de la foule par son apparition sinistre?
Ah! pour elle les impulsions généreuses n’existent plus depuis l’Age d’or!
La maison est triste, comme disait Sinang, parce que le peuple est gai. Ni lanternes, ni drapeaux; si la sentinelle ne se promenait pas comme à l’ordinaire devant la porte, on croirait cette demeure inhabitée.
Une faible lumière éclaire le désordre de la salle et perce à travers les conchas[1] sales où l’araignée accroche sa toile, où s’incruste la poussière. La dame, selon son habitude d’oisiveté, dort dans un large fauteuil. Vêtue comme tous les jours, c’est-à-dire horriblement mal, elle n’a pour toute coiffure qu’un mouchoir attaché autour de la tête, laissant échapper de minces et courtes mèches de cheveux emmêlés; pour toute toilette qu’une chemise de flanelle bleue passée sur une autre qui a dû être blanche, et une basque déteinte qui moule les jambes minces et plates, croisées l’une sur l’autre et s’agitant fébrilement. De sa bouche s’échappent des bouffées de fumée qu’elle rejette avec ennui vers l’espace où elle regarde quand elle ouvre les yeux. Si en ce moment, D. Francisco de Cañamaque[2] l’avait vue, il l’aurait prise pour un cacique du pueblo ou pour le mankukúlam[3], ornant ensuite sa découverte de commentaires en une langue de boutiquier, par lui créée pour son usage personnel.
Ce matin, la Dame n’avait pas entendu la messe, non parce qu’elle ne l’avait pas voulu; au contraire, elle aurait aimé se montrer à la multitude et entendre le sermon, mais son mari ne le lui avait pas permis, et la prohibition avait été, comme toujours, accompagnée de deux ou trois séries d’insultes, de jurons et de menaces de coups de pied. L’alférez comprenait que sa femelle s’habillait de façon ridicule, qu’elle avait l’air de ce qu’on appelle une femme à soldats et il ne lui convenait pas de l’exposer aux regards des personnages du chef-lieu et des étrangers.
Mais elle ne l’entendait pas de cette façon. Elle savait qu’elle était belle, attrayante, qu’elle avait des airs de reine et que sa toilette était beaucoup plus belle et plus luxueuse que celle de Maria Clara elle-même. Aussi l’alférez avait-il dû la menacer: «Ou tu vas te taire ou je t’envoie un coup de pied dans ton p—pueblo,» lui avait-il répondu.
Da. Consolacion n’avait pas voulu risquer de recevoir des coups de pied dans son pueblo, mais elle songeait à la vengeance.
Jamais l’obscur visage de la dame n’avait été propre à inspirer confiance à personne, même quand il était peint, mais ce matin-là il devint inquiétant, surtout lorsqu’on la vit parcourir la maison d’une extrémité à l’autre, silencieuse, comme méditant quelque chose de terrible ou de malicieux; son regard avait le reflet qui jaillit de la pupille d’un serpent au moment où, pris, il va être écrasé; il était froid, lumineux, pénétrant à la fois, avec quelque chose de visqueux, de repoussant, de cruel.
La plus petite faute, le bruit le plus insignifiant, lui arrachaient une infâme et obscène injure qui souffletait l’âme, mais personne ne lui répondait: s’excuser eût été commettre un autre crime.
Le jour se passa ainsi. Ne trouvant pas un obstacle qui s’opposât à ses vues—son mari ayant été invité—elle se saturait de bile; on aurait cru que les cellules de son organisme se chargeaient d’électricité et menaçaient d’éclater en une effroyable tourmente. Dans son entourage, tous pliaient, comme les épis au premier souffle de l’ouragan; point de résistance, nulle pointe, nulle hauteur sur qui décharger sa mauvaise humeur: soldats et domestiques rampaient devant elle.