Enchantée de son mari, Da. Victorina le fit doter d’une bonne denture postiche, habiller et équiper par les meilleurs tailleurs de la ville, commanda des lustres et des voitures, et alla jusqu’à l’obliger à avoir deux chevaux pour les courses prochaines.
Tandis qu’elle transformait ainsi son époux, elle ne s’oubliait pas elle-même: elle abandonna la jupe de soie et la chemise de piña pour le costume européen; elle substitua les fausses nattes à la simple coiffure des Philippines, et par ses atours qui lui allaient divinement mal, troubla la paix de tout son oisif et tranquille voisinage.
Son mari, qui jamais ne sortait à pied,—elle ne voulait pas qu’il affichât son infirmité—la promenait toujours là où il n’y avait personne; elle, qui aurait voulu faire briller son mari aux yeux de tous, en souffrait beaucoup, mais elle se taisait, ne voulant pas troubler la lune de miel.
L’éclat de cet astre commença à pâlir lorsqu’il voulut lui faire des observations sur l’abus qu’elle faisait des poudres de riz.
Comme il lui faisait remarquer que rien n’était plus laid que le faux ni mieux que le naturel, Da. Victorina fronça les sourcils et regarda sa denture postiche. Il comprit et se tut.
Au bout de peu de temps elle se crut mère et annonça l’heureux événement à tous ses amis:
—Le mois prochain, moi et de Espadaña nous irons à la Pegninsule; je ne veux pas que notre fils naisse ici et qu’on l’appelle révolutionnaire.
Elle mit un de avant le nom de son mari; le de ne coûtait rien et donnait un genre. Elle signait: Victorina de los Reyes de de Espadaña; ce de de Espadaña était sa manie; ni le graveur de ses cartes de visite ni son mari n’avaient pu l’y faire renoncer.
—Si je ne mets qu’un seul de, on peut croire que tu ne l’as pas, imbécile! disait-elle à D. Tiburcio.
Continuellement elle parlait de ses préparatifs de voyage, apprenant par cœur les noms des points d’escale et c’était un plaisir de l’entendre dire:—Je vais voir l’isme du canal de Suez; De Espadaña croit que c’est le plus joli et De Espadaña a parcouru le monde entier.—Il est probable que je ne reviendrai jamais dans ce pays de sauvages.—Je ne suis pas née pour vivre ici; Aden ou Port-Saïd me conviendraient mieux; toute enfant je le croyais, etc. Dans sa géographie particulière, Da. Victorina divisait le monde en deux parties, l’Espagne et les Philippines.