Il était parti pour les Philippines comme petit employé des Douanes, mais sa mauvaise chance voulut qu’après avoir beaucoup navigué et s’être fracturé une jambe pendant ses voyages il fût forcé de donner sa démission.
Se défiant de la mer, il ne voulait pas retourner en Espagne sans avoir fait fortune et chercha une occupation. L’orgueil espagnol ne lui permettait aucun travail corporel; ce n’était pas que le pauvre homme, désireux de vivre honorablement, n’eût accepté de faire n’importe quoi avec plaisir, mais les nécessités du prestige des Péninsulaires lui interdisaient certains métiers et le prestige ne le nourrissait point.
D’abord il vécut aux dépens de quelques-uns de ses compatriotes mais, ayant du cœur, ce pain lui semblait amer et loin d’engraisser, il maigrissait. Comme il n’avait ni science, ni argent, ni recommandations, ses protecteurs, désireux de se débarrasser de lui, conseillèrent donc à notre ami Tiburcio de s’en aller dans les provinces et de s’y faire passer pour docteur en médecine. Cet expédient ne lui convenait guère, il se refusa d’abord à l’adopter; son service comme garçon à l’Hôpital de San Carlos ne lui avait rien appris de la science de guérir: il se bornait à épousseter les bancs et à allumer le feu; encore n’y était-il resté que peu de temps. Cependant, la nécessité le pressant, ses amis lui démontrant la vanité de ses scrupules, il fit ce qu’on lui disait, parcourut la province et se mit à visiter quelques malades, ne demandant qu’un prix modique que fixait sa conscience. Mais, de même que le jeune philosophe dont parle Samaniego[3], ses prétentions devinrent très hautes et il finit par attacher un tel prix à ses visites que promptement on le prit pour un grand médecin. Il était en voie de faire fortune et y aurait probablement réussi si le Protomedicato[4] de Manille n’avait pas été informé des honoraires exorbitants qu’il exigeait et de la concurrence qu’il faisait aux autres médecins.
Des particuliers, des professeurs intercédèrent pour lui.—Laissez-le donc! disaient-ils au jaloux Dr. C., laissez-le faire sa petite pelote et, quand il aura ramassé six ou sept mille pesos, il s’en retournera dans son pays et y vivra en paix. En quoi cela vous gêne-t-il qu’il trompe ces bonnes dupes d’Indiens? que ne sont-ils plus malins? C’est un pauvre diable, ne lui retirez pas le pain de la bouche, montrez-vous bon Espagnol!
Le docteur était bon Espagnol et consentit à fermer les yeux, mais le bruit de l’affaire était arrivé aux oreilles du public, la confiance disparut peu à peu et avec elle la clientèle; la misère revint et D. Tiburcio Espadaña se retrouva devoir presque mendier le pain de chaque jour. C’est alors que, par un de ses amis qui avait été l’intime de Da. Victorina, il apprit dans quelle affliction se trouvait cette dame et quels étaient son patriotisme et son bon cœur. D. Tiburcio vit là un coin de ciel bleu et demanda à être présenté.
Da. Victorina et D. Tiburcio se virent. Tarde venientibus ossa[5], se serait-il écrié s’il avait su le latin! Elle n’était plus passable, elle était passée; sa chevelure abondante s’était réduite à un chignon qui, au dire de sa domestique, ne dépassait guère la grosseur d’une tête d’ail; des rides zébraient son visage et ses dents abandonnaient leur poste; les yeux avaient également souffert et beaucoup; seul, son caractère n’avait pas changé.
Après une demi-heure de conversation, ils s’étaient compris, ils s’étaient acceptés. Sans doute, elle aurait préféré un Espagnol moins boiteux, moins bègue, moins chauve, moins brèche-dents, mais ceux-là ne lui avaient jamais demandé sa main. Souvent elle avait entendu dire que l’occasion était chauve et, très fermement, elle crut que D. Tiburcio était l’occasion en personne, lui qui devait à ses nuits blanches une calvitie prématurée. A trente-deux ans quelle femme n’est pas prudente?
Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mélancolie à ce que serait sa lune de miel. Il se résigna cependant, surtout lorsqu’il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n’est pas qu’il eût jamais eu ni grandes prétentions ni grandes ambitions: ses goûts étaient simples, ses désirs limités; mais son cœur, jusqu’alors vierge, avait rêvé d’une divinité bien différente.—Là-bas, dans sa jeunesse, lorsque lassé par le travail, il allait, après un frugal repas, se coucher dans un mauvais lit pour digérer le gazpacho[6], il s’endormait en pensant à une image souriante et caressante. Ensuite, quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les années écoulées n’eurent point amené la poétique figure, il rêva d’une bonne femme, économe, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot, le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de temps en temps!—oui, il songeait aux disputes comme à une joie! Mais, quand obligé de vaguer de pays en pays à la recherche, non pas de la fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionné par les récits de ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqué pour les Philippines, le réalisme de la femme de ménage céda la place à une métisse arrogante, à une belle indienne aux grands yeux noirs, drapée dans la soie et les tissus transparents, chargée d’or et de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il arriva aux Philippines et crut son rêve réalisé, car les jeunes filles qui, en des calèches argentées, roulaient à la Luneta et au Malecon l’avaient d’abord regardé avec une certaine curiosité. Mais bientôt la métisse disparut ainsi que l’indienne et, après un long travail, le malheureux en fut réduit à se forger la vision d’une veuve, mais d’une veuve agréable. Quand il vit son rêve prendre corps en partie, la tristesse l’envahit, mais, comme il avait une certaine dose de philosophie naturelle, il se dit: «C’était un rêve; dans le monde on ne vit pas en rêvant!» Et il raisonnait ainsi: «Elle use beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai qu’elle s’en déshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a beaucoup de pièces et de déchirures; c’est une vieille prétentieuse et impérieuse, mais la faim est plus impérieuse et plus prétentieuse encore, d’ailleurs je suis né avec un caractère très doux et puis, qui sait? l’amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle parle très mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas très bien, le chef de Division me l’a dit en me notifiant ma démission; de plus qu’importe ceci? C’est une vieille laide et ridicule? je suis boiteux, édenté, chauve!» D. Tiburcio préférait soigner les autres que d’être soigné lui-même pour maladie d’inanition. Quand quelques amis se moquaient de lui: «Donne-moi du pain, répondait-il, et appelle-moi niais.»
Il était de ceux dont on dit vulgairement qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche; modeste, incapable d’une mauvaise pensée, aux temps anciens il se fût fait missionnaire. Son séjour dans le pays n’avait pu lui donner cette conviction de haute supériorité, d’extraordinaire valeur et de grande importance qu’y acquièrent en peu de semaines la plupart de ses compatriotes. Son cœur n’avait jamais connu la haine, il n’avait encore pu trouver un seul flibustier; il ne voyait que des malheureux qu’il lui fallait plumer s’il ne voulait pas être plus malheureux qu’eux. Quand on parla de le poursuivre pour exercice illégal de la médecine, il n’en eut de ressentiment contre personne, il ne se plaignit pas; il reconnaissait le bien fondé de l’accusation et se contentait de répondre: Il me faut pourtant vivre.
Ils se marièrent donc[7] et s’en allèrent à Santa Anna passer leur lune de miel; la nuit même des noces, Da. Victorina eut une terrible indigestion, D. Tiburcio rendit grâces à Dieu et se montra dévoué et empressé. La seconde nuit cependant il se comporta en homme honorable mais, lorsque le lendemain il se regarda dans un miroir, il sourit avec mélancolie, découvrant ses gencives dégarnies: il avait vieilli d’au moins dix ans.