—Ne dois-je pas le savoir? Le mari qui est un scieur de bois, après avoir perdu sa femme, perdit aussi sa maison, parce que l’Alcalde qui était l’ami du docteur l’obligea à payer... ne dois-je pas le savoir? mon père lui a prêté l’argent pour faire le voyage à Santa Cruz[1].
Une voiture s’arrêtant devant la maison coupa court à toutes les conversations.
Capitan Tiago, suivi de la tante Isabel, descendit en courant les escaliers pour recevoir les nouveaux arrivés.—C’étaient le docteur D. Tiburcio de Espadaña, sa dame, la doctora Da. Victorina de los Reyes de de Espadaña et un jeune Espagnol de physionomie sympathique et d’aspect agréable.
Elle portait une robe de soie, bordée de fleurs et un chapeau avec un grand perroquet, à demi aplati entre des rubans bleus et rouges; la poussière du chemin, se mêlant sur ses joues à la poudre de riz, accentuait plus fortement ses rides; comme lorsque nous l’avons vue à Manille, aujourd’hui encore elle donnait le bras à son mari boiteux...
—J’ai le plaisir de vous présenter notre cousin D. Alfonso Linares de Espadaña! dit Da. Victorina en désignant le jeune homme; le señor est fils adoptif d’un parent du P. Dámaso, et secrétaire particulier de tous les ministres...
Le jeune homme salua gracieusement; un peu plus, Capitan Tiago lui aurait baisé la main.
Tandis que l’on monte les nombreuses malles, valises et sacs de voyage des nouveaux arrivés et que Capitan Tiago les conduit à leurs appartements, faisons plus ample connaissance avec ce couple que nous avons seulement entrevu dans les premiers chapitres.
Da. Victorina est une dame âgée de quarante-cinq étés qui, selon ses calculs arithmétiques, sont équivalents à trente-deux printemps. Elle avait été très belle dans sa jeunesse, avait eu de bonnes chairs—ainsi disait-elle d’habitude,—mais extasiée, dans sa propre contemplation, elle avait regardé avec le plus parfait dédain ses nombreux adorateurs philippins; ses aspirations la portaient vers une autre race. Aussi n’avait-elle voulu accorder à personne sa main blanche et fine, bien que souvent elle ait livré à divers passagers étrangers ou compatriotes des joyaux et des bijoux de valeur inestimable.
Depuis six mois elle avait réalisé son plus beau rêve, celui de toute son existence, pour lequel elle avait dédaigné les hommages de la jeunesse et même les serments d’amour jadis murmurés à ses oreilles ou chantés en quelque sérénade par Capitan Tiago. Bien tard, il est vrai, s’accomplissait ce songe mais, bien qu’elle ne parlât qu’un fort mauvais castillan, Da. Victorina était plus espagnole que la Agustina de Zaragoza[2], elle connaissait le proverbe: Mieux vaut tard que jamais, et se consolait en se le redisant sans cesse.—Sur la terre il n’est point de bonheur complet, était son autre maxime, mais ses lèvres ne prononçaient jamais devant qui que ce soit ni l’un ni l’autre de ces deux dictons.
Sa première jeunesse, puis sa seconde, puis sa troisième, s’étant passées à tendre les filets pour pêcher dans l’océan du monde l’objet de ses insomnies, Da. Victorina dut à la fin se contenter de ce que le sort lui voulut bien départir. Si, au lieu d’avoir trente-deux avrils, la pauvrette n’en avait eu que trente et un—la différence était considérable pour son arithmétique—elle aurait abandonné au Destin la prise qu’il lui offrait et en eût attendu une autre plus conforme à ses désirs. Mais la femme propose et la nécessité dispose; ayant absolument besoin d’un mari, elle se vit obligée de se contenter d’un pauvre homme qui, arraché de son Estremadure, après avoir, moderne Ulysse, quelque six ou sept ans erré de par le monde, trouva enfin dans l’île de Luzon l’hospitalité, de l’argent et une Calypso fanée... Le malheureux avait nom Tiburcio Espadaña et, bien qu’il eût trente-cinq ans et parût vieux, il était cependant plus jeune que Da. Victorina qui n’en avait que trente-deux: le pourquoi en est facile à comprendre mais difficile à dire.