Le soleil n’était pas encore couché lorsque, sur le bord du lac, Ibarra mit le pied dans la barque d’Elias. Le jeune homme paraissait contrarié.
—Pardonnez-moi, señor, dit Elias avec une certaine tristesse; pardonnez-moi de m’être permis de vous donner ce rendez-vous; je voulais vous parler librement et, ici, aucun témoin n’est à craindre; dans une heure nous pourrons être de retour.
—Vous vous trompez, ami Elias, répondit Ibarra s’efforçant de sourire; il vous faudra me conduire à ce pueblo dont nous voyons d’ici le clocher. La fatalité m’y oblige, je suis forcé de m’y rendre.
—La fatalité?
—Oui; figurez-vous qu’en venant je me suis rencontré avec l’alférez qui voulait absolument m’imposer sa compagnie; pensant à vous et sachant qu’il vous connaissait j’ai dû, pour l’éloigner, lui dire que je me rendais à ce pueblo où je devais rester toute la journée; il tient à venir m’y chercher demain soir.
—Je vous remercie de cette attention, répondit Elias du ton le plus naturel, mais vous auriez pu simplement lui dire que je vous accompagnerais.
—Comment? vous?
—Il ne m’aurait pas reconnu. Il ne m’a vu qu’une seule fois et je ne crois pas qu’il ait pensé à prendre mon signalement.
—C’est jouer de malheur! soupira Ibarra en pensant à Maria Clara. Qu’aviez-vous à me dire?
Elias regarda autour de lui. Déjà ils étaient loin de la rive; le soleil maintenant avait disparu derrière la crête des montagnes et comme, sous ces latitudes, le crépuscule dure peu, la nuit descendait rapidement, éclairée par le disque de la lune en son plein.