—Señor, répondit le pilote d’une voix grave; je suis le porte-parole de beaucoup de malheureux.

—Des malheureux? que voulez-vous dire?

En peu de mots, Elias le mit au courant de la conversation qu’il avait eue avec le chef des tulisanes, en omettant les doutes que le vieillard avait émis et les menaces qu’il avait proférées. Ibarra l’écouta avec attention mais, quand Elias eut terminé son rapport, il garda encore quelques instants le silence avant d’interroger.

—De sorte que l’on voudrait?...

—Des réformes radicales dans la force armée, dans le clergé, dans l’administration de la justice; en un mot on demande que le Gouvernement jette sur nous un regard paternel.

—Des réformes? dans quel sens?

—Par exemple: plus de respect pour la dignité humaine, plus de sécurité pour l’individu, moins de force à la force armée, moins de privilèges pour ce corps qui facilement en abuse.

—Elias, répondit le jeune homme, je ne sais rien de vous, mais je devine que vous n’êtes pas un homme vulgaire; vous pensez, vous travaillez autrement que personne en ce pays. Vous me comprendrez quand je vous dirai que, si défectueux que soit l’état actuel des choses, il le deviendrait plus encore si on le changeait. Je pourrais, en les payant, faire agir les amis que j’ai à Madrid, je pourrais causer au Capitaine général, mais ni les uns n’obtiendraient, ni l’autre n’aurait le pouvoir d’introduire tant de nouveautés; d’ailleurs, je ne ferai jamais un pas dans ce sens parce que je comprends très bien que, si les Congrégations ont leurs défauts, elles sont utiles en ce moment; elles sont ce que l’on appelle un mal nécessaire.

Surpris à l’extrême, Elias leva la tête et stupéfait le regarda.

—Vous aussi, señor, vous croyez au mal nécessaire? demanda-t-il d’une voix légèrement tremblante; vous croyez qu’il faut passer par le mal pour arriver au bien?