—Non; j’y crois comme à un violent remède dont nous nous servons quand nous voulons nous guérir d’une maladie. A l’heure actuelle, le pays souffre d’une affection chronique et, pour sa guérison, le Gouvernement se voit contraint d’user de moyens, durs et violents, si vous voulez, mais efficaces, indispensables même!
—C’est un mauvais médecin, señor, celui qui ne cherche qu’à faire disparaître les symptômes et à les étouffer sans chercher à découvrir l’origine de la maladie, ou bien qui, la connaissant, craint de l’attaquer dans son germe. La Garde civile n’a d’autre raison d’existence que la répression du crime par la force et la terreur, et ce but elle ne l’atteint guère que par hasard. Encore faudrait-il remarquer que la société n’a le droit d’être sévère avec les individus que lorsqu’elle a mis à leur disposition tous les moyens de développer leur perfectibilité morale. Dans notre pays, comme il n’y a pas de société puisque le peuple et le gouvernement ne forment pas une unité, un tout parfait, les détenteurs du pouvoir devraient être indulgents, non seulement parce qu’ils ont eux-mêmes besoin d’indulgence, mais parce que, négligé et abandonné par eux, l’individu n’a qu’une responsabilité moindre ayant été moins éclairé. De plus, en poursuivant votre comparaison, le traitement que l’on applique aux maux dont souffre le pays est si destructeur que ses effets se font sentir uniquement dans la partie de l’organisme encore saine, dont il affaiblit la vitalité et qu’il prédispose à la maladie. Ne serait-il pas plus raisonnable de fortifier les organes malades et de modérer un peu la violence du médicament?
—Affaiblir la Garde civile serait mettre en péril la sécurité des pueblos.
—La sécurité des pueblos! s’écria Elias avec amertume. Il y aura bientôt quinze ans que ces pueblos ont leur Garde civile, et voyez: nous avons encore des tulisanes, nous entendons encore dire que l’on pille des maisons, que l’on attaque sur les chemins; les vols continuent et les auteurs n’en sont jamais découverts; le crime subsiste mais le véritable criminel se promène librement, tandis que le pacifique habitant des pueblos est inquiété. Demandez à tous les gens honorables de ce pays s’ils considèrent cette institution comme un bien, comme une protection du Gouvernement ou bien comme une charge, un despotisme dont les abus font plus de ravages que les violences des brigands. Ces violences, pour grandes qu’elles soient, sont rares et de plus on peut s’en défendre; contre les vexations de la force légale la protestation n’est pas permise et, si elles sont moins retentissantes, elles sont continues et sanctionnées par les autorités supérieures. Aussi, quel rôle joue cette institution dans la vie de nos pueblos? Elle paralyse les communications, tous craignant d’être maltraités sous de futiles prétextes; elle s’attache plus aux formalités qu’au fond même des choses, ce qui est un premier symptôme d’incapacité; parce qu’un pauvre diable, fût-il honnête et bien considéré, aura oublié sa cédule, doit-on lui mettre les menottes et le maltraiter? Les chefs considèrent comme étant leur premier devoir de se faire saluer de gré ou de force, fût-ce par les nuits les plus obscures et leurs inférieurs les imitent; quand il s’agit de battre ou de dépouiller le malheureux paysan, tout prétexte leur est bon; le respect du foyer n’existe pas pour eux: il y a peu de temps, à Calamba, ils ont, en passant par la fenêtre, envahi la maison d’un pacifique habitant du pays à qui leur chef devait et argent et assistance; nulle sécurité personnelle: quand ils veulent nettoyer leur quartier ou leur habitation ils sortent et arrêtent le premier venu qui ne résiste pas pour le faire travailler tout le jour. Plus encore: pendant ces dernières fêtes les jeux prohibés n’ont pas été entravés, mais vous les avez vus brutalement troubler les réjouissances permises par l’autorité; vous avez vu ce que le peuple pensait d’eux. Que lui a-t-il servi de refréner ses colères et d’attendre satisfaction de la justice des hommes? Ah! señor, si c’est là ce que vous appelez conserver l’ordre...
—Je conviens qu’il y a des abus, répliqua Ibarra, mais nous acceptons ces abus pour les biens qu’ils accompagnent. L’institution peut être imparfaite, mais, croyez-le, la terreur qu’elle inspire empêche de s’accroître le nombre des criminels.
—Dites plutôt que cette terreur en crée chaque jour de nouveaux, rectifia Elias. Avant la création de ce corps, presque tous les malfaiteurs—à de rares exceptions près—étaient des affamés; ils pillaient, ils volaient pour manger; la disette passée, les chemins redevenaient libres; il suffisait, pour mettre en fuite ces malheureux, des pauvres mais vaillants cuadrilleros, si mal armés, si calomniés par tous ceux qui ont écrit sur notre pays, qui n’ont d’autre droit que de mourir, d’autre devoir que de combattre, d’autre récompense que l’insultante moquerie. Aujourd’hui, il y a des tulisanes qui le sont pour toute leur vie. Une faute, un premier délit châtié inhumainement, la résistance aux excès de pouvoir, la crainte de supplices atroces, les arrachent pour toujours de la société et les condamnent à tuer ou à être tués. Le terrorisme de la Garde civile leur ferme les portes du repentir et comme, dans la montagne où il s’est réfugié, un tulisan pour se défendre, guerroie beaucoup mieux que le soldat dont il se rit, nous ne pouvons remédier au mal que nous avons créé. Souvenez-vous des résultats obtenus par la prudente conduite du capitaine général de La Torre: l’amnistie, accordée par lui à ces malheureux, a prouvé que dans ces montagnes le cœur de l’homme bat encore pour le bien et démontré toute la puissance du pardon. Le terrorisme peut servir quand le peuple est esclave, que la montagne n’a pas de cavernes, que le pouvoir peut aposter une sentinelle derrière chaque arbre et que, dans le corps de l’opprimé, il n’y a qu’un estomac et un ventre; mais quand le désespéré luttant pour sa vie se sent un bras fort, un cœur vivant, que la rage l’anime, le terrorisme pourra-t-il éteindre l’incendie allumé par lui-même, dont il a lui-même entassé les combustibles?
—Je suis confondu, Elias, en vous entendant parler ainsi; je croirais que vous avez raison si mes propres convictions n’étaient déjà formées. Mais,—et je ne le dis pas pour vous offenser, car je vous considère comme une exception,—remarquez ceci: quels sont ceux qui demandent cette réforme? Presque tous sont des criminels ou des gens prêts à le devenir.
—Des criminels ou de futurs criminels! sans doute, mais pourquoi sont-ils devenus tels? Parce qu’on a troublé leur paix, détruit leur bonheur, blessé leurs plus chères affections et, qu’à demander protection à la justice ils ont appris qu’ils ne la pouvaient espérer que d’eux-mêmes! Mais vous vous trompez, señor, si vous croyez que les réformes ne sont réclamées que par ces infortunés; allez de pueblo en pueblo, de maison en maison, écoutez les secrets soupirs des familles, et vous vous convaincrez que les maux dont la Garde civile est continuellement l’auteur sont égaux, sinon supérieurs, à ceux auxquels elle remédie. Ou bien en conclurez-vous que tous les citoyens sont des criminels? Alors pourquoi les défendre contre les autres? Pourquoi ne pas les détruire tous?
—Quelque défaut existe ici qui maintenant m’échappe, quelque erreur dans la théorie qui vicie la pratique, car en Espagne, dans la Mère Patrie, la Garde civile a rendu et rend encore les plus grands services.
—Je n’en doute pas; peut-être là-bas, est-elle mieux organisée, le personnel est-il mieux choisi; peut-être aussi l’Espagne en a-t-elle un besoin qui n’existe pas aux Philippines? Nos mœurs, nos coutumes, que l’on invoque toujours chaque fois qu’il s’agit de nous dénier un droit, sont totalement oubliées quand on veut nous imposer quelque charge nouvelle. Dites-moi, señor, pourquoi les autres nations qui, par leur voisinage de l’Espagne doivent lui ressembler plus que les Philippines, n’ont-elles pas adopté cette institution? Serait-ce parce que les vols y sont moins nombreux, que les trains y sont moins souvent arrêtés sur les chemins de fer, que les insurrections y sont moins fréquentes, qu’on y assassine moins, que les rues de leurs capitales sont plus sûres?