Ibarra baissait la tête, il méditait les paroles d’Elias.
—Cette question, mon ami, répondit-il, mérite une sérieuse étude; si mes recherches me prouvent que ces plaintes sont fondées, j’écrirai à mes amis de Madrid puisque nous n’avons pas de députés. Cependant, croyez bien que le Gouvernement a besoin d’un corps dont la force soit illimitée, pour se faire respecter et dont l’autorité s’impose.
—Vous avez raison, señor, quand le Gouvernement est en guerre avec le pays; mais pour le bien même du Pouvoir nous ne devons pas faire croire au peuple qu’il est en opposition avec ses gouvernants. D’ailleurs, s’il en est ainsi, si nous préférons la force au prestige, encore devons-nous bien regarder à qui nous confions cette force illimitée, cette autorité toute-puissante. Une telle force dans la main d’hommes et d’hommes ignorants, pleins de passions, sans éducation morale, sans honorabilité prouvée, est une arme remise à un insensé au milieu d’une foule désarmée. J’accorde, je veux bien croire qu’il faille un bras au Gouvernement, mais qu’il choisisse bien ce bras, qu’il ne confie sa force qu’aux plus dignes et, puisqu’il préfère l’autorité qu’il se donne lui-même à celle que le peuple pourrait concéder, qu’au moins il fasse voir qu’il sait se la donner!
Elias parlait avec passion, avec enthousiasme; ses yeux brillaient et le timbre de sa voix résonnait vibrant. Un silence suivit ses derniers mots; la barque que la rame ne dirigeait plus semblait se maintenir immobile à la surface des eaux; la lune resplendissait majestueuse dans un ciel de saphir; au loin, vers la rive, brillaient quelques étoiles.
—Et, que demande-t-on encore? interrogea Ibarra.
—La réforme de l’organisation religieuse, répondit Elias d’une voix triste et découragée; les malheureux demandent à être mieux protégés...
—Contre les Ordres religieux?
—Contre leurs oppresseurs, señor.
—Les Philippines auraient-elles oublié ce qu’elles doivent à ces ordres? Renieraient-elles la dette de gratitude qu’elles ont contractée envers ceux qui les ont tirées de l’erreur pour leur donner la foi, qui les ont protégées contre la tyrannie du pouvoir civil? Le mal est que l’on n’enseigne pas l’histoire de la patrie!
Elias, surpris, semblait à peine certain de ce qu’il entendait.