—Señor, répondit-il d’une voix grave, vous accusez le peuple d’ingratitude; permettez que moi, qui suis de ce peuple qui souffre, je le défende. Les bienfaits, pour mériter la reconnaissance, doivent être désintéressés. Laissons de côté la mission divine, la charité chrétienne dont on a tant usé; faisons abstraction de l’Histoire, ne demandons pas ce qu’a fait l’Espagne du peuple juif qui a donné à toute l’Europe un livre, une religion et un Dieu; ce qu’elle a fait du peuple arabe qui lui avait donné sa civilisation, qui s’est montré tolérant pour sa religion, qui a réveillé son amour-propre national, tombé en léthargie, anéanti presque pendant la domination des Romains et des Goths. Vous dites que les Ordres nous ont donné la foi, qu’ils nous ont retirés de l’erreur; appelez-vous foi ces pratiques extérieures; religion, ce commerce de courroies et de scapulaires; vérité, ces miracles et ces contes que nous entendons tous les jours? Est-ce la loi de Jésus-Christ? Il n’était point nécessaire qu’un Dieu se laissât crucifier, que nous nous obligeassions à une gratitude éternelle: la superstition existait depuis longtemps, il suffisait de la perfectionner et de hausser le prix des marchandises. Vous me direz que, si imparfaite que soit notre religion actuelle, celle qu’elle a remplacée était pire encore; je le crois, j’en conviens, mais ne l’avons-nous pas payée trop cher par la perte de notre nationalité, de notre indépendance? Pour elle nous avons donné à ses prêtres nos meilleurs pueblos, nos champs les plus fertiles, et nous leur donnons encore nos économies pour l’achat d’objets religieux. On a importé pour notre usage un article d’industrie étrangère, nous l’avons largement payé, nous sommes en paix. Si vous me parlez de la protection accordée contre les encomenderos[1], je pourrais vous répondre que c’est grâce aux religieux que nous sommes tombés sous le pouvoir des encomenderos; mais non, je reconnais qu’une foi sincère, qu’un véritable amour de l’humanité guidaient les premiers ministres qui abordèrent sur nos plages, je reconnais la dette de gratitude contractée envers ces nobles cœurs, je sais que l’Espagne d’alors abondait en héros de toutes classes, dans la religion comme dans la politique, dans l’ordre civil comme dans l’ordre militaire. Mais parce que les ancêtres furent vertueux, devons-nous consentir à tous les excès de leurs descendants dégénérés? Parce que l’on nous a fait un grand bien, sommes-nous si coupables de demander que l’on ne nous fasse pas de mal? Le pays n’exige pas l’abolition des Ordres, il demande seulement des réformes en rapport avec des circonstances nouvelles, avec des nécessités nouvelles.
—J’aime notre Patrie comme vous pouvez l’aimer, Elias; je comprends quelque peu ce que vous désirez, j’ai écouté avec attention ce que vous avez dit et surtout, mon ami, je crois que nous voyons un peu avec les yeux de la passion: en cette question, moins qu’en toute autre, je ne vois la nécessité de réformes.
—Serait-il possible, señor? demanda Elias. Mais vos propres malheurs de famille...
—Ah! je m’oublie, j’oublie mes propres malheurs lorsqu’il s’agit de la sécurité des Philippines, de la sécurité de l’Espagne! interrompit vivement Ibarra. Pour conserver les Philippines à la Mère Patrie, il faut que les moines restent ce qu’ils sont et, dans l’union avec l’Espagne, est le bien de notre pays.
Ibarra avait cessé de parler qu’Elias l’écoutait encore; sa physionomie s’était attristée, ses yeux avaient perdu leur éclat.
—Les missionnaires ont conquis le pays, c’est vrai, reprit-il, mais croyez-vous que ce soit par les moines que l’Espagne puisse garder les Philippines?
—Oui, et seulement par eux; cette opinion est celle de tous ceux qui ont écrit sur les Philippines.
—Oh! s’écria Elias en rejetant avec découragement la rame dans la barque; je ne croyais pas que vous eussiez une si pauvre idée du gouvernement et du pays. Pourquoi ne méprisez-vous ni l’un ni l’autre? Que diriez-vous d’une famille qui ne vivrait en paix que par l’intervention d’un étranger? Un pays qui n’obéit que parce qu’on le trompe, un gouvernement qui ne commande que parce qu’il se sert du mensonge, qui ne sait pas se faire aimer ni respecter par lui-même! Pardonnez-moi, señor, mais je crois que votre gouvernement se déshonore et se suicide lorsqu’il se réjouit de la croyance aveugle d’un peuple trompé! Je vous remercie de votre amabilité et vous prie de me dire où vous voulez que je vous conduise maintenant?
—Non, répondit Ibarra; discutons, il faut savoir qui a raison lorsque le sujet de la conversation est si important.
—Vous m’excuserez, señor, reprit Elias en secouant la tête; je ne suis pas assez éloquent pour vous convaincre; si j’ai reçu quelque éducation, je suis un Indien, mon existence est pour vous douteuse, et mes paroles vous sembleront toujours suspectes. Ceux qui ont exprimé des opinions contraires aux miennes sont Espagnols et, comme tels, quelque frivolité, quelque niaiserie qu’ils débitent, leur ton, leurs titres, leur origine les consacrent, leur donnent une telle autorité qu’ils désarment d’avance toute contradiction. De plus, quand je vois que vous qui aimez votre pays, vous dont le père repose sous ces tranquilles flots, vous qui avez été provoqué, insulté, poursuivi, vous conservez ces opinions malgré tout, quand je considère ce que vous valez, je commence à douter de mes convictions et j’admets qu’il soit possible que le peuple se trompe. Je dois dire à ces malheureux qui ont mis leur confiance dans les hommes qu’ils la placent en Dieu ou dans leurs propres bras. Je vous remercie de nouveau et vous prie de m’indiquer où je dois vous conduire.