—Elias, vos amères paroles pénètrent jusqu’à mon cœur et me font douter, moi aussi. Que voulez-vous? Je n’ai pas été élevé au milieu du peuple, je ne connais pas ses besoins; j’ai passé mon enfance au Collège des Jésuites, j’ai grandi en Europe, je ne me suis formé que par les livres et je n’ai pu lire que ce que les hommes ont apporté à la lumière; ce qui est resté dans l’ombre, ce que n’ont pas révélé les écrivains, je l’ignore. Et cependant, comme vous, j’aime notre patrie, non seulement parce que c’est le devoir de tout homme d’aimer le pays à qui il doit l’existence et à qui, peut-être, il devra son dernier asile; non seulement parce que mon père me l’a enseigné, parce que ma mère était indienne et que mes plus chers souvenirs vivent en lui, je l’aime de plus parce que je lui dois et lui devrai mon bonheur!
—Et moi, parce que je lui dois mon malheur, murmura Elias.
—Oui, ami, je sais que vous souffrez, que vous êtes malheureux; votre situation vous obscurcit la vision de l’avenir et influe sur votre manière de penser; c’est pour cela que j’écoute vos plaintes avec une certaine prévention. Si je pouvais apprécier les motifs, une partie de ce passé...
—Mes malheurs ont une autre origine; si je supposais que cela puisse être de quelque utilité, je vous les raconterais, car non seulement je n’en fais aucun mystère mais ils sont connus de beaucoup.
—Peut-être que les connaître rectifierait mes jugements; vous savez que je me méfie beaucoup des théories, je me guide surtout d’après les faits.
Elias resta quelques instants pensif:
—S’il en est ainsi, señor, je vous raconterai brièvement mon histoire.
[1] Propriétaires de biens fonciers qu’ils faisaient exploiter par des Indiens asservis.—N. des T.