Elle pleura beaucoup mais, en dépit de tant de malheurs qui fondaient sur nous elle ne pouvait oublier son amour. Sans une plainte, sans un mot, elle vit se marier avec une autre son ancien fiancé, mais moi, peu à peu et sans que rien pût la consoler, je la voyais dépérir. Un jour elle disparut: en vain je la cherchai de tous côtés, en vain je m’informai d’elle auprès de tous; six mois après seulement j’appris que, vers l’époque où je l’avais perdue, après un débordement du lac, on avait trouvé sur la plage de Calamba, dans les rizières, le cadavre d’une jeune fille noyée ou assassinée; elle avait, disait-on, un couteau cloué dans la poitrine. Les autorités de ce pueblo avaient fait publier le fait dans les pueblos voisins; personne ne s’était présenté pour réclamer le cadavre, aucune jeune fille n’avait disparu. Aux différents signes que l’on me donna ensuite, au costume, aux bijoux, à la beauté de son visage et de son abondante chevelure, je reconnus ma pauvre sœur. Et depuis lors, j’erre de province en province, ma renommée et mon histoire se transmettent de bouche en bouche, on m’attribue beaucoup de choses, parfois on me calomnie, mais je fais peu de cas des hommes et je continue mon chemin. Voici, en résumé, mon histoire et celle de l’un des jugements humains.

Elias se tut et continua à ramer.

—Je commence à croire que vous n’avez pas tort, murmura Crisóstomo à voix basse, quand vous dites que la justice devrait tendre vers le bien pour la récompense de la vertu et l’éducation des criminels. Seulement... c’est impossible, c’est une utopie, car d’où tirer l’argent qu’il faudrait, comment créer tant d’emplois nouveaux?

—Et pourquoi ne se servirait-on pas de ces prêtres qui prônent leur mission de paix et de charité? Serait-il plus méritoire de mouiller d’un peu d’eau la tête d’un enfant, de lui donner à manger quelques grains de sel, que de réveiller, dans la conscience obscurcie de chaque criminel, cette étincelle allumée par Dieu en chaque homme pour le guider à la recherche du bien? Serait-il plus humain d’accompagner un condamné à la potence que de lui indiquer le difficile sentier qui du vice conduit à la vertu? Et les espions, les bourreaux, les gardes civils, ne les paye-t-on pas? Bien que sale, cela aussi coûte de l’argent.

—Mon ami, quand nous le voudrions, ni vous ni moi, nous ne pourrions réussir.

—Seuls, c’est vrai, nous ne sommes rien; mais faites vôtre la cause du peuple, unissez-vous au peuple, ne refusez pas d’écouter sa voix, donnez l’exemple, propagez l’idée de ce qu’on appelle une patrie!

—Ce que demande le peuple est impossible; il faut attendre.

—Attendre, attendre c’est souffrir!

—Si je le demandais, on se moquerait de moi.

—Et si le peuple vous soutient?