—Jamais! je ne serai jamais celui qui conduira la foule pour qu’elle arrache de force ce que le gouvernement ne croira pas opportun de lui accorder, non! Et si je voyais un jour s’armer cette multitude, je me rangerais du côté du gouvernement et je la combattrais car, en cette tourbe, je ne reconnaîtrais pas mon pays. Je veux son bien, c’est pourquoi je bâtis une école; je le cherche ce bien au moyen de l’instruction, par le continuel progrès; sans lumière il n’y a pas de route, pas d’issue possible.

—Sans lutte il n’y a pas non plus de liberté! répondit Elias.

—C’est que je ne veux pas de cette liberté!

—Sans liberté pas de lumière! vous disiez que vous connaissez peu votre pays, je le crois. Vous ne voyez pas la lutte qui se prépare, vous ne voyez pas le nuage à l’horizon; le combat commence dans la sphère des idées pour descendre dans l’arène qui se teindra de sang; écoutez la voix de Dieu, malheur à ceux qui voudront résister! l’Histoire ne leur appartient pas.

Elias était transfiguré; debout, découvert, son visage mâle, illuminé par la blanche lumière de la lune, avait quelque chose d’extraordinaire. Il secoua son abondante chevelure et continua.

—Ne voyez-vous pas comme tout se réveille? Le sommeil a duré des siècles, mais un jour la foudre tombe, et la foudre, au lieu de détruire, appelle la vie; et voici que de nouvelles tendances travaillent les esprits, voici que ces tendances, aujourd’hui séparées s’unissent un jour, guidées par Dieu. Dieu n’a pas manqué aux autres peuples, il ne manquera pas non plus au nôtre; sa cause est la cause de la liberté!

Un solennel silence suivit ces paroles. La barque, entraînée par les vagues s’approchait de la rive. Le premier, Elias reprit la parole.

—Que dois-je dire à ceux qui m’envoient? demanda-t-il en changeant de ton.

—Je vous l’ai déjà dit; je déplore beaucoup leur situation, mais il faut qu’ils attendent! on ne guérit pas le mal par un autre mal et, dans nos malheurs, nous avons tous notre part de fautes.

Elias n’insista pas; il baissa la tête, continuant de ramer; quand le bateau toucha la rive, il prit congé d’Ibarra: