—Franchement, ce qu’il y a de surprenant dans ces pays, à part l’orgueil national de chacun... Avant de visiter un pays, je cherchais à étudier son histoire, son Exode, si je puis employer ce mot et, ensuite, tout me semblait naturel; j’ai vu que toujours la richesse et la misère des peuples étaient en raison directe de leurs libertés et de leurs préjugés et, par conséquent, en proportion avec les sacrifices ou avec l’égoïsme de leurs devanciers!
—N’as-tu rien vu de plus? demanda avec un rire moqueur le franciscain qui, depuis le commencement du dîner n’avait pas dit une parole, occupé qu’il était par le soin de son estomac. Ce n’était vraiment pas la peine de gaspiller ton argent pour apprendre si peu de choses. Il n’est pas un gamin à l’école qui n’en sache autant.
Ibarra, interloqué, ne savait que dire; les convives surpris se regardèrent, craignant un scandale.—Le dîner touche à sa fin, et Sa Révérence en a déjà assez, allait-il répondre, mais il se contint:
—Señores, observa-t-il très doucement, ne vous étonnez pas de ces familiarités de notre ancien curé! Il me parlait ainsi quand j’étais enfant, et, pour Sa Révérence les années ne comptent pas. Aussi, je la remercie de ce souvenir des jours passés, du temps où elle venait fréquemment chez nous et honorait de sa présence la table de mon père.
D’un regard furtif, le P. Sibyla observa le franciscain qui tremblait un peu.
Ibarra se leva:
—Vous me permettrez de me retirer. A peine arrivé, je dois me remettre en route dès demain et j’ai encore beaucoup d’affaires à terminer. Le dîner est presque achevé, je bois peu de vin et prends à peine de liqueurs.
Et, levant un petit verre qu’il n’avait pas touché jusqu’alors:
—Señores, tout pour l’Espagne et pour les Philippines!
Capitan Tiago lui dit à voix basse: