Nîl inultum remanebit[1].
La cloche annonce la prière du soir; en entendant le religieux tintement tous, abandonnant leurs occupations, s’arrêtent et se découvrent; le laboureur qui revient des champs suspend son refrain, prend l’allure compassée du carabao qu’il monte et prie; les femmes, au milieu de la rue, se signent et remuent les lèvres avec affectation pour que personne ne doute de leur dévotion; l’homme cesse de caresser son coq et récite l’Angelus pour que la chance lui soit propice; dans les maisons on prie à voix haute, tout bruit qui n’est pas celui de l’Ave Maria se dissipe, s’arrête.
Cependant le curé, le chapeau sur la tête, traverse rapidement la rue au grand scandale de quelques vieilles et, scandale plus grand encore, c’est vers la maison de l’alférez qu’il se dirige. Les dévotes croient le moment venu de suspendre le mouvement de leurs lèvres pour baiser la main du prêtre, mais le P. Salvi semble ne pas les voir; il ne trouve aucun plaisir à placer sa main osseuse sous une chrétienne narine pour, de là, la glisser en cachette (selon que l’a observé Da. Consolacion) dans le sein d’une jeune dalaga qui s’incline pour demander la bénédiction. Une importante affaire doit le préoccuper pour qu’il oublie ainsi ses propres intérêts et ceux de l’Eglise!
En effet, il monte précipitamment les escaliers et frappe avec impatience à la porte de l’alférez; celui-ci vient ouvrir tout en grondant, suivi de sa douce moitié qui sourit comme doivent sourire les damnés.
—Ah! Père curé, j’allais aller vous voir, votre jeune bouc...
—J’ai une chose importante...
—Je ne puis permettre que l’on brise la clôture... s’il revient, je lui tire dessus!
—Qui sait si demain vous vivrez encore! dit le curé tout haletant en se dirigeant vers la salle.
—Quoi, vous croyez que cet avorton peut me tuer? Mais j’en aurai fini d’un coup de pied!
Le P. Salvi recula et instinctivement regarda le pied de l’alférez.