—J’espère que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d’une voix faible, après quelques instants de silence. Pourriez-vous me dire pourquoi il était en prison?

Le vieillard parut réfléchir:

—Je m’étonne beaucoup qu’on ne vous ait pas tenu au courant des affaires de votre famille.

—Dans la dernière lettre qu’il m’a adressée, il y a un an, mon père me recommandait de n’avoir pas d’inquiétude s’il ne m’écrivait pas car il était très occupé: il m’engageait à poursuivre mes études... et m’envoyait sa bénédiction.

—Mais alors, cette lettre, il vous l’a écrite peu de temps avant sa mort; voici bientôt un an que nous l’avons enterré dans son pays.

—Pour quel motif avait-il été arrêté?

—Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien à son honorabilité. Mais, accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en route. Appuyez-vous sur mon bras.

Ils marchèrent quelque temps en silence; le vieillard réfléchissait, il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l’inspirer:

—Ainsi que vous le savez, commença-t-il, votre père était l’homme le plus riche de la province et si beaucoup l’aimaient et le respectaient, nombre d’autres, par contre, le haïssaient et lui portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines, ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions être; je dis ceci aussi bien pour un de vos ancêtres que pour les ennemis de votre père. Les changements continuels, la démoralisation des classes dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidité du voyage sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de la Péninsule; s’il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait de les corrompre. Eh bien! votre père s’était fait de très nombreux ennemis, surtout parmi les curés et les Espagnols.

Il s’arrêta un instant et reprit: