Ibarra vit les ruines fumantes de sa maison, de la maison de ses pères, où il était né, où vivaient les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; les larmes, longtemps refoulées, jaillirent de ses yeux, il baissa la tête et pleura sans avoir, attaché comme il était, la consolation de dissimuler son chagrin, sans que sa douleur éveillât quelque sympathie. Maintenant, il n’avait plus ni patrie, ni foyer, ni amour, ni amis, ni avenir!

D’une hauteur, un homme contemplait la triste caravane. C’était un vieillard, pâle, amaigri, enveloppé dans un manteau de laine, s’appuyant avec effort sur un bâton. A la nouvelle de l’événement, le vieux philosophe Tasio avait voulu quitter son lit et accourir, mais ses forces ne le lui avaient pas permis. Le vieillard maintenant suivit des yeux la charrette jusqu’à ce qu’elle eut disparu au loin; il resta quelque temps pensif et le front baissé, puis se leva et, péniblement, reprit le chemin de sa maison, se reposant à chaque pas.

Le lendemain, des pâtres le trouvèrent mort à l’ombre même de sa solitaire retraite.

LIX

Patrie et intérêts.

Le télégraphe avait transmis secrètement à Manille la nouvelle de cet événement et, trente-six heures après, les journaux augmentés, corrigés, mutilés par le fiscal[1], en parlaient avec beaucoup de mystère et de nombreuses menaces. Entre temps, les nouvelles particulières, émanées des couvents, furent les premières qui coururent de bouche en bouche, en secret, à la grande terreur de ceux qui arrivaient à les connaître. Le fait, défiguré par mille versions, fut accepté comme vrai avec plus ou moins de facilité selon qu’il flattait ou contrariait les passions et la façon de penser de chacun.

Sans que la tranquillité publique en parût troublée, la paix des foyers devenait semblable à un étang: la superficie restant lisse et calme, tandis qu’au fond pullulent, courent, se poursuivent les poissons muets. Les croix, les décorations, les galons, les emplois, le prestige, le pouvoir, l’importance, les dignités, etc., commencèrent à voltiger comme des papillons dans une atmosphère dorée pour une partie de la population. Pour les autres un nuage obscur s’éleva à l’horizon, sur son fond cendré se détachaient, comme de noires silhouettes, des grilles, des chaînes et le fatidique bois de la potence. On croyait entendre dans les airs les interrogatoires, les sentences, les cris qu’arrachent les tortures; les Mariannes et Bagumbayan se présentaient enveloppés d’un voile déchiré et sanglant: dans le brouillard on voyait des pêcheurs et des pêchés. Le Destin présentait l’événement aux imaginations manilènes comme certains éventails de Chine: une face peinte en noir, l’autre dorée, de couleurs vives, ornée d’oiseaux et de fleurs.

Dans les couvents, la plus grande agitation régnait. Faisant atteler leurs voitures, les provinciaux se visitaient, tenaient de secrètes conférences. Ils se présentaient au palais pour offrir leur appui au Gouvernement qui courait les plus grands périls. On parlait à nouveau de comètes, d’allusions, de coups d’épingle, etc.

—Un Te Deum, un Te Deum! disait un moine dans un couvent. Cette fois que personne ne manque dans le chœur! C’est une grande bonté de Dieu de faire voir maintenant, précisément en des temps si mauvais, tout ce que nous valons!