—Que vous ont fait à vous mon mari et mon fils? lui disait Doray en pleurant. Voyez mon pauvre enfant, vous l’avez privé de son père!
La douleur se changeait en colère contre le jeune homme, accusé d’avoir provoqué la révolte. L’alférez ordonna le départ.
—Tu es un lâche! cria à Crisóstomo la belle-mère d’Andong. Tandis que les autres se battaient pour toi, tu te cachais, lâche!
—Sois maudit! lui dit un vieillard en le poursuivant. Maudit soit l’or amassé par ta famille pour troubler notre paix! Maudit! Maudit!
—Qu’on te pende, toi, hérétique! lui cria une parente d’Albino, et sans pouvoir se contenir, elle prit une pierre et la lui lança.
L’exemple fut promptement suivi: une pluie de poussière et de cailloux s’abattit sur le malheureux jeune homme.
Ibarra souffrit impassible, sans colère, sans plainte, l’injuste vengeance de tant de cœurs blessés. C’était là l’au revoir, l’adieu que lui faisait son pays adoré où étaient tous ses amours. Il baissa la tête: peut-être pensait-il à un homme qu’il avait vu frapper dans les rues de Manille, à une vieille femme tombant morte à la vue de la tête de son fils; peut-être se rappelait-il l’histoire d’Elias.
L’alférez crut nécessaire d’écarter la foule, mais les pierres ne cessèrent pas de tomber, les insultes de retentir. Seule, une mère ne vengeait pas sur lui ses douleurs: Capitana Maria. Sans un geste, les lèvres serrées, les yeux remplis de larmes silencieuses, elle voyait s’éloigner ses deux fils. Devant cette immobilité et cette douleur muette, Niobé cessait d’être fabuleuse.
Le cortège s’éloigna.
De toutes les personnes qui se montrèrent aux rares fenêtres ouvertes, les seules qui témoignèrent quelque compassion pour le jeune homme furent les indifférents et les curieux. Tous ses amis s’étaient cachés, tous, même Capitan Basilio qui défendit de pleurer à sa fille Sinang.