[1] On sait que le gouvernement espagnol qualifie de flibustier tout homme qui par la parole, la plume ou les armes, réclame des réformes.—N. des T.
[2] Tulisanes, nom particulier des bandits des Philippines et que parfois les Espagnols appliquent aussi aux flibustiers.—N. des T.
V
Une étoile dans la nuit obscure
Ibarra monta à sa chambre qui donnait sur la rivière, se laissa tomber sur un fauteuil et regarda l’espace qui se déroulait devant lui par la fenêtre ouverte. Sur l’autre rive, la maison qui faisait face, brillamment illuminée, retentissait des joyeux accords d’instruments dont les échos arrivaient jusqu’à lui. Si le jeune homme avait été moins préoccupé et plus curieux et qu’à l’aide de jumelles il eût examiné ce qui se passait dans cette atmosphère de lumières, il aurait admiré une de ces apparitions magiques, une de ces fantastiques visions qui, parfois, dans les grands théâtres d’Europe, accompagnées par les mélodies éteintes de l’orchestre, se dévoilent au milieu d’une pluie de lumières, d’une cascade d’or et de diamants, de toute la féerie des pompes orientales. C’est une jeune fille de beauté merveilleuse, svelte, parée du pittoresque costume des natives des Philippines, assise au centre d’un demi-cercle de courtisans de toutes conditions, de toutes races: Chinois, Espagnols, indigènes, militaires, curés, vieilles, jeunes, tous, enivrés de lumière et de musique, gesticulent, causent, discutent avec animation. Tout à côté de la jeune fille, s’est installé le P. Dámaso dont la figure souriante dénote qu’il n’eût pas changé sa place pour celle d’un bienheureux; Fr. Sibyla, Fr. Sibyla lui-même, daigne adresser la parole à la reine de cette fête dans les magnifiques cheveux de qui Da. Victorina arrange un diadème de perles et de brillants reflétant les splendides couleurs du prisme. Elle est blanche, trop blanche peut-être, ses yeux presque toujours baissés laissent voir lorsqu’elle les ouvre toute la pureté de son âme et, quand elle sourit, découvrant ses dents petites et ivoirines, la rose la plus brillante n’est plus que la plus vulgaire des fleurs des champs. Autour de son cou blanc et parfaitement arrondi, entre le tissu transparent de la piña[1], clignotent, comme disent les Tagals, les yeux joyeux d’un collier de brillants. Un seul homme paraît insensible à cette attraction toute puissante de la lumière et de la beauté: c’est un jeune franciscain, grêle, décharné, pâle, qui de loin la contemple, respirant à peine, immobile comme une statue.
Mais Ibarra ne voit rien de tout cela. Un autre spectacle s’offre à sa pensée, s’impose à ses yeux. Quatre murs dénudés et sales enferment une étroite prison où par une grille serrée pénètre à peine un jour incertain; sur le sol humide et souillé, une natte; sur cette natte agonise un vieillard. Le moribond, terrassé par la fièvre, promène de tous côtés son regard défaillant; d’une voix entrecoupée il prononce un nom en pleurant. Personne ne l’assiste, d’instant en instant le bruit d’une chaîne, l’écho d’un gémissement traversent seuls les murailles du cachot. Et pendant ce temps, là-bas, au loin, un jeune homme rit, crie, chante, verse le vin sur les fleurs aux applaudissements joyeux de ses compagnons de fête! Hélas! ce jeune homme a sa taille et sa figure, le vieillard agonisant ressemble à son père et le nom que le prisonnier prononce en sanglotant, c’est le sien.
Une à une les lumières s’éteignent dans la maison en fête, on n’entend plus ni le bruit, ni les chants, ni la musique, mais à l’oreille d’Ibarra résonne toujours le cri angoissé de son père mourant. L’haleine profonde du silence a soufflé sur Manille et tout paraît y reposer dans les bras du néant; seul, le chant du coq alterne avec le tintement des horloges des tours et le mélancolique cri d’alerte de la sentinelle lassée; un quartier de lune apparaît éclairant de sa pâle lueur cet universel sommeil. Ibarra, lui aussi, fatigué peut-être de ses tristes pensées autant que de son long voyage, s’est endormi.
Seul, le jeune franciscain que nous avons vu tout à l’heure immobile et silencieux au milieu de l’agitation et du bruit de la fête, veille encore: le coude appuyé sur l’embrasure de la fenêtre de sa cellule, la tête pâle et émaciée posée sur la paume de sa main, il regarde au loin une étoile qui brille dans le ciel obscur. L’étoile pâlit et s’éclipse, l’astre des nuits perd sa faible lueur de lune décroissante, mais le moine ne bouge pas: immobile, il contemple au loin l’horizon perdu dans la brume de l’aurore, vers le camp de Bagumbayan, vers la mer encore endormie.