[1] Étoffe faite avec la fibre de l’ananas piña (Bromelia ananas).—N. des T.
VI
Capitan Tiago
Que soit faite aussi ta volonté sur la terre!...
Tandis que nos héros dorment encore ou déjeunent, nous allons esquisser le portrait de Capitan Tiago; n’ayant jamais été de ses invités nous n’avons aucune raison pour le dédaigner en le passant sous silence.
Petit de taille, le teint moins foncé que celui de la généralité de ses compatriotes, de figure ronde et de corpulence satisfaisante, grâce à un embonpoint qui lui venait du ciel selon ses amis, du sang des pauvres au dire de ses détracteurs, Capitan Tiago semblait plus jeune que son âge. A l’époque où se passaient les faits que nous racontons, l’expression de son visage était toujours celle d’un homme parfaitement heureux. Son crâne arrondi, très petit, couvert de cheveux noirs comme l’ébène, allongé par devant, très court par derrière contenait beaucoup de choses, du moins le disait-on. Ses yeux petits, mais non obliques comme ceux des Chinois, conservaient toujours la même expression; le nez était fin et droit et, si sa bouche n’avait pas été déformée par l’abus du tabac et du buyo, dont le sapa[1] en se réunissant sur une joue déformait la symétrie de ses traits, nous dirions qu’il ne se trompait pas en se croyant et en se faisant passer pour un bel homme. Mais, en dépit de cet abus, il conservait toujours ses dents parfaitement blanches, aussi bien les siennes propres que celles que lui fournissait un dentiste à raison de douze douros la pièce.
Il avait la réputation d’être le plus riche propriétaire de Binondo et l’un des plus importants hacenderos[2] par ses terrains dans la Pampanga et à la lagune de Bay, mais surtout dans le pueblo de San Diego, terrains dont le revenu s’accroissait chaque année. Par ses bains agréables, sa fameuse gallera[3] et les souvenirs qu’il en conservait, San Diego était son pueblo favori; il y passait environ deux mois tous les ans.
Il avait encore des propriétés à Santo Cristo, dans la calle de Anloague et dans la calle Rosario; l’exploitation de la traite de l’opium était partagée entre un Chinois et lui et il est inutile de dire qu’ils en tiraient de très grands bénéfices. Il avait l’entreprise de la nourriture des prisonniers de Bilibid et fournissait de zacate[4] plusieurs maisons principales de Manille, moyennant contrat naturellement. Bien avec toutes les autorités, habile, souple, audacieux même, lorsqu’il s’agissait de spéculer sur les besoins des autres, c’était le seul et redoutable adversaire d’un certain Perez pour les adjudications des diverses charges et emplois que le gouvernement des Philippines confie toujours à des mains particulières. Ainsi donc, à ce moment, Capitan Tiago était un homme heureux, aussi heureux que peut l’être en ces pays un homme dont le petit crâne dénonce l’origine indigène: il était riche, il était en paix avec Dieu, avec le gouvernement et avec les hommes.