Qu’il fut en paix avec Dieu, on n’en saurait douter, cela faisait presque partie du dogme: on n’a pas de motif pour être mal avec Dieu quand on est bien sur la terre, qu’on ne lui a jamais rien demandé et qu’on ne lui a jamais prêté d’argent. Jamais il ne s’était adressé à lui dans ses prières, même dans ses plus grands ennuis; il était riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prières, Dieu avait créé des prêtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines et les rosaires, le même Dieu, dans sa bonté infinie, avait créé, pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont capables de réciter seize mystères et de lire tous les Livres Saints, même la Bible hébraïque, pour peu que l’on augmente le prix. Si, dans une grande extrémité, il avait besoin d’un secours céleste et que ne se trouvait point à sa portée un cierge rouge de Chinois, il s’adressait aux saints et aux saintes qu’il vénérait particulièrement en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la justice de sa cause et du bien fondé de ses désirs. Mais celle à qui il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses était la Vierge d’Antipolo, Nuestra Señora de la Paz y de Buenviaje, car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu à beaucoup de ponctualité ni même de politesse; parfois, ses souhaits étant exaucés, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que, lorsque l’occasion s’en présentait à nouveau, il ne dérangeait plus les malheureux saints qu’il avait trompés; Capitan Tiago savait que le calendrier en compte nombre d’inoccupés, ne sachant parfois à quoi passer leur temps dans le ciel.

Nous avons vu que dans la grande salle était une petite porte cachée par un rideau de soie; elle conduisait à une petite chapelle, à un oratoire, accessoire obligé de toute maison philippine: là étaient les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce terme, dieux lares, c’est que la religion du maître de la maison se rapprochait en effet beaucoup plus du polythéisme que du monothéisme, auquel d’ailleurs il n’avait jamais rien compris. On y voyait des statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des chevelures blondes et frisées, chefs-d’œuvre de la sculpture de Santa Cruz. Quatre tableaux à l’huile par les artistes de Paco et Hermita, représentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge, etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de la Trinité ou sur les sarcophages égyptiens, Saint Pascal Baylon, Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon[5], contemplant les larmes aux yeux un Enfant Jésus en uniforme de capitaine général, avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d’un bal d’enfants de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait à sa puissance celle d’un capitaine général des Philippines, les moines jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un Saint Antoine Abad flanqué d’un cochon trottant à son côté, cochon qui, pour le digne Capitan, était aussi miraculeux que le saint lui-même; aussi ne se risquait-il pas à l’appeler cochon, mais créature du saint seigneur Saint Antoine; un Saint François d’Assises, avec sept ailes et un habit couleur de café, était placé au-dessus d’un Saint Vincent qui n’en avait que deux, mais, en échange, portait une trompette; un Saint Pierre martyr, dont la tête coupée avec une hachette de brigand était pendue au poing d’un infidèle agenouillé près de lui, faisait pendant à un Saint Pierre coupant l’oreille à un Maure, Malcus sans doute, se mordant les lèvres et se contorsionnant de douleur, tandis qu’un coq sasabungin[6] chante et bat des ailes sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour être saint, il revient au même de couper les autres en morceaux ou d’être partagé soi-même. Qui pourrait énumérer cette armée d’images et dire les qualités et les perfections qui se trouvaient amassées là? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier un beau Saint Michel en bois doré et peint, ayant presque un mètre de hauteur; l’archange, se mordant la lèvre inférieure, les yeux brillants, le front ridé, les joues roses, du bras gauche tient un bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont s’arment les sauvages de Jolo; à son attitude comme à son regard, on voit qu’il menace bien plus le dévot qui s’approche de lui que le démon cornu à longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant un miracle, se tient toujours à prudente distance. Car ce ne serait pas la première fois qu’une image, fût-elle aussi mal taillée que celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait animée pour le châtiment et la confusion des pécheurs incrédules.

Capitan Tiago, un homme prudent et religieux évitait donc de s’approcher du kriss de Saint Michel.—Fuyons les occasions, se disait-il—je sais bien que c’est un archange, mais je ne m’y fie pas, non, je ne m’y fie pas.

Tous les ans, sans y manquer jamais, il prenait part avec un orchestre à l’opulent pèlerinage d’Antipolo. Alors il payait deux messes d’actions de grâces, puis il se baignait dans le batis, c’est-à-dire dans la célèbre fontaine où l’image sacrée elle-même s’était baignée. Là, près de cette même fontaine, Capitan Tiago mangeait du cochon de lait rôti, du sinigang de dalag avec des feuilles d’alibambang[7] et d’autres mets plus ou moins appétissants. Les deux messes lui coûtaient environ quatre cents pesos, mais elles lui paraissaient encore bon marché en considération de la gloire qu’acquérait la Mère de Dieu par les roues de feu, les fusées, les bombes, les pétards ou bersos, comme on dit là-bas, dont elles étaient accompagnées; de plus, il calculait aussi les gros bénéfices que, grâce à ces messes, il était assuré de réaliser pendant le reste de l’année.

Mais Antipolo n’était pas le seul théâtre de sa bruyante dévotion. A Binondo, dans la Pampanga, à San Diego, quand il avait engagé de forts paris sur un coq, il envoyait au curé quelques pièces d’or pour des messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille, consultaient les augures en donnant à manger aux poulets sacrés, Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de forme apportées par le temps et les nouvelles vérités. Il observait la flamme des cierges, la fumée de l’encens, la voix du prêtre, etc., et du tout cherchait à déduire son sort futur. Il était généralement admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes étaient-elles dues à ce que l’officiant était enroué, à ce qu’il y avait peu de lumières, à ce que les cierges contenaient beaucoup de suif ou à ce qu’une pièce fausse s’était glissée dans l’argent remis au curé, etc., etc. Le surveillant d’une confrérie lui avait assuré aussi que ces pertes étaient des épreuves auxquelles le ciel le soumettait pour mieux s’assurer de sa foi et de sa dévotion. Aimé des curés, respecté des sacristains, flatté par les marchands de cierges chinois et les artificiers ou castelleros, notre homme était heureux dans la religion de cette terre et des personnes de caractère et de haute piété lui attribuaient aussi une grande influence à la Cour céleste.

Qu’il fût en paix avec le gouvernement, pour difficile que la chose paraisse, on n’en doit pas douter. Incapable d’imaginer une pensée nouvelle et content de sa situation, il était toujours disposé à obéir au dernier des fonctionnaires, à offrir des jambons, des chapons, des dindons et des fruits de Chine en toute saison. S’il entendait médire des indigènes, lui qui ne se considérait pas comme tel, il faisait chœur et disait pire; si l’on critiquait les métis sangleyes[8] ou espagnols, il les critiquait aussi parce qu’il se croyait déjà un pur Ibère. Il était toujours le premier à applaudir toute imposition nouvelle, surtout lorsqu’il flairait qu’elle devait être suivie d’un contrat avantageux pour lui. Il avait toujours des orchestres à sa disposition pour féliciter et aubader toutes sortes de gouverneurs, alcaldes, procureurs, etc., etc., aux jours de fêtes, d’anniversaires, pour la naissance ou la mort d’un parent, à quelque occasion que ce fût qui rompît la monotonie habituelle de l’existence. Il commandait alors des vers louangeurs, des hymnes dans lesquels on célébrait le suave et aimable gouverneur, le vaillant et intrépide alcalde qu’attend dans le ciel la palme des justes ou la palmeta[9]—et beaucoup d’autres compliments encore plus flatteurs.

Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des métis, malgré les protestations de beaucoup qui le prenaient pour un indigène. En résumé, les deux phrases chrétienne et profane le définissaient très exactement: «Heureux les pauvres d’esprit!» et «Heureux ceux qui possèdent!» Et l’on pouvait aussi lui appliquer celle-ci que quelques-uns trouvent être une équivoque traduction du grec: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!» Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra qu’il ne suffit pas que les hommes aient bonne volonté pour vivre en paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient impitoyable, cruel, exploiteur de la misère et ses inférieurs, despote et tyran.

Et les femmes? Ah! les femmes! des rumeurs calomnieuses bourdonnaient dans les misérables cabanes de nipa[10] et l’on assurait avoir entendu des plaintes, des sanglots mêlés aux vagissements d’un petit enfant. Plus d’une jeune fille est montrée au doigt malicieux des voisins; elle a le regard indifférent et le sein flétri. Mais rien de tout cela n’ôte le sommeil à Capitan Tiago; aucune femme ne trouble sa paix; seule, une vieille le fait souffrir, une vieille qui lui fait concurrence en dévotion, à qui de nombreux curés ont décerné d’enthousiastes louanges, comme il n’en n’avait jamais obtenu dans ses meilleurs jours. Entre Capitan Tiago et cette veuve, héritière de frères et de neveux, existait une sainte émulation qui concourait au bien de l’Église, comme la concurrence entre les vapeurs de la Pampanga concourt au bien du public. Capitan Tiago donnait-il un bâton d’argent enrichi d’émeraudes et de topazes à une Vierge quelconque, aussitôt Doña Patrocinio en commandait un autre d’or et de brillants à l’orfèvre Gaudinez; qu’à la procession de la Naval, Capitan Tiago ait élevé un arc avec des façades de toile bouillonnée, avec des miroirs, des globes de cristal, des lampes, des lustres, aussitôt Doña Patrocinio en élevait un autre avec quatre façades, deux colonnes plus hautes encore, et des ornements et des pendeloques en bien plus grande quantité. Alors, il revenait à ses habitudes, à sa spécialité, aux messes avec bombes et feux d’artifices et Doña Patrocinio n’avait plus qu’à se mordre les lèvres avec ses gencives, car, excessivement nerveuse, elle ne pouvait supporter l’ébranlement des cloches et moins encore la détonation des pétards. Elle prenait sa revanche en payant un beau sermon au plus fameux chanoine de la cathédrale et la lutte continuait ainsi ad majorem Dei gloriam. Les partisans de sa vieille ennemie ont pleine confiance qu’à sa mort elle sera canonisée et que Capitan Tiago lui-même sera contraint de la vénérer devant les autels; notre ami ne demande pas mieux, à la condition qu’elle se fasse canoniser bientôt.

Tel était à cette époque Capitan Tiago.

Quant au passé, il était fils unique d’un marchand de sucre de Malabon, suffisamment riche, mais si avare qu’il ne voulut jamais dépenser un sou pour l’instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d’un bon dominicain, homme très vertueux, nommé Santiaguillo, qui s’efforça de lui enseigner tout ce qu’il pouvait et savait de bon. Lorsqu’il allait avoir la joie d’être appelé logico par ses amis, c’est-à-dire quand il allait commencer l’étude de la logique, la mort de son protecteur, bientôt suivie de celle de son père, mit fin à ses études et il dut s’adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille de Santa Cruz, qui l’aida à faire sa fortune et lui fit partager sa situation sociale. Doña Pia Alba ne se contenta pas d’acheter du sucre, du café et de l’indigo: elle voulut semer et récolter. Le nouveau couple acquit des terrains à San Diego et c’est de ce temps que dataient ses relations avec le P. Dámaso et D. Rafael Ibarra, le plus riche capitaliste du pueblo.