Le manque d’héritier dans les six premières années de mariage faisait presque de cette soif de richesses une ambition blâmable et, cependant, Doña Pia était svelte, robuste et bien formée. En vain elle fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dévotes, la Vierge de Caysasay à Taal et prodigua des aumônes; en vain dansa-t-elle à la procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba à Pakil; rien ne réussit jusqu’à ce que Fr. Dámaso lui eût conseillé d’aller à Obando; là, elle dansa à la fête de saint Pascal Bailon et lui demanda un fils. On sait qu’à Obando est une Trinité qui donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Señora de Salambau, sainte Clara et saint Pascal. Grâce à ce sage conseil, Doña Pia se sentit enfin mère... Hélas! comme le pêcheur dont parle Shakespeare et qui cessa de chanter dès qu’il eut trouvé un trésor, elle perdit la gaieté et plus jamais on ne la vit sourire.—Caprices! disaient les gens, et Capitan Tiago lui-même. Une fièvre puerpérale mit fin à sa tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts Fr. Dámaso; et, comme saint Pascal n’avait pas donné le fils qu’on lui avait demandé, la fillette fut nommée Maria Clara en l’honneur de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut châtié par le silence l’honorable saint Pascal Bailon.
L’enfant grandit grâce aux soins de la tante Isabel, cette bonne vieille de politesse monacale que nous avons déjà vue; la plus grande partie de l’année, elle habitait San Diego à cause de son climat salutaire et P. Dámaso lui faisait toujours bon accueil.
Maria Clara n’avait pas les petits yeux de son père; ainsi que ceux de sa mère, les siens étaient grands, noirs, assombris par de larges cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs quand elle ne souriait pas. Dès l’enfance sa chevelure bouclée était presque blonde; son nez, de correct profil, n’était ni effilé ni camus; la bouche, avec les agréables fossettes des joues, rappelait celle de sa mère, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de parenté de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modelées de Maria Clara.
La tante Isabel attribuait ses manières demi-européennes aux envies de Doña Pia; elle se rappelait l’avoir vue souvent, dans les premiers mois de la grossesse, pleurer devant saint Antoine; une autre cousine de Capitan Tiago était du même avis, seulement elle différait dans le choix du saint; pour elle, c’était la Vierge ou saint Michel. Un fameux philosophe, cousin de Capitan Tinong, et qui savait l’Amat[11] par cœur, cherchait l’explication de ce fait dans les influences planétaires.
Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des amours. Les moines eux-mêmes lui faisaient fête quand, aux processions, ils l’habillaient de blanc, sa chevelure abondante et bouclée entremêlée de jasmins et de lis, deux petites ailes d’argent et d’or enracinées aux épaules du costume et, à la main, deux colombes blanches, attachées avec des rubans bleus. Elle était si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que Capitan Tiago, fou d’amour, passait son temps à bénir les saints d’Obando et à conseiller à tous l’achat de belles sculptures.
Dans les pays du soleil, à treize ou quatorze ans l’enfant se fait femme, comme le bouton de la nuit éclot en fleur à la première aurore. À ce moment de transition plein de mystères, elle entra sur les conseils du curé de Binondo au couvent de Santa Catalina, pour recevoir des sœurs la sévère éducation religieuse. Ce fut avec des larmes qu’elle se sépara du P. Dámaso et de son unique ami, seul compagnon des jeux de son enfance, Crisóstomo Ibarra, qui lui aussi partit bientôt pour son voyage en Europe. Là, dans ce couvent où l’on ne communiquait avec le reste du monde qu’à travers une double grille, et encore sous l’œil vigilant de la Mère-Surveillante, elle vécut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs vues particulières et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes gens, concertèrent l’union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu quelques années après le départ du jeune Ibarra, fut accueilli avec une même allégresse par deux cœurs battant aux deux extrémités du monde, placés en des conditions aussi dissemblables qu’était grande la distance qui les séparait.
[1] Buyo mâché.—N. des T.
[2] Propriétaires fonciers.—N. des T.
[3] Lieu où se livrent les combats de coqs. V. le chap. XLVI.—N. des T.