La barque était une de ces fines et étroites pirogues qui ne voguent pas, qui volent à la surface de l’eau.
Comme Elias l’avait prévu, la sentinelle l’arrêta et lui demanda d’où il venait.
—De Manille, porter du zacate aux oidores[1] et aux curés, répondit-il en imitant l’accent de ceux de Pandakan.
Un sergent sortit et s’informa de ce qui se passait.
—Sulung! dit-il à Elias, je t’avertis de ne recevoir personne dans ta barque; un prisonnier vient de s’échapper. Si tu l’arrêtes et que tu me le ramènes, je te donnerai une bonne récompense.
—C’est bien, señor, quel est son signalement?
—Il porte une lévite et parle espagnol; ainsi, attention!
La barque s’éloigna. Elias se retourna et vit la silhouette de la sentinelle, debout près de la rive.
—Nous perdrons quelques minutes, dit-il à voix basse; nous devons entrer dans le rio Beata pour faire croire que je suis de Peña Francia. Vous verrez le rio qu’a chanté Francisco Baltazar.
Le pueblo dormait sous la lumière de la lune. Crisóstomo se leva pour admirer la paix sépulcrale de la Nature. Le rio était étroit et ses rives formaient une plaine semée de zacate.