Elias jeta sa charge sur le rivage, cueillit un long roseau et tira de dessous l’herbe où ils étaient cachés quelques-uns de ces sacs en feuille de palmier que l’on appelle bayones. Puis ils continuèrent à naviguer.
—Vous êtes maître de votre volonté, señor, et de votre avenir, dit le pilote à Crisóstomo qui restait silencieux. Mais, si vous me permettez une observation, je vous dirai: Regardez bien ce que vous allez faire: vous allez allumer la guerre, car vous avez de l’argent, de l’intelligence et vous trouverez promptement des bras, les mécontents sont si nombreux! Mais, dans cette lutte que vous entreprendrez, qui souffrira le plus, sinon les innocents, les désarmés? Les mêmes sentiments qui, il y a un mois, me poussaient à m’adresser à vous, à vous demander de nous aider à obtenir des réformes, me font maintenant vous demander de réfléchir. Le pays, señor, ne pense pas à se séparer de la Mère Patrie; il ne demande qu’un peu de liberté, de justice et d’amour. Les mécontents, les désespérés, les criminels vous seconderont, mais le peuple s’abstiendra. Vous vous trompez si, voyant tout en noir, vous croyez que le pays est désespéré. Le pays souffre, oui, mais il espère encore, il croit, il ne se lèvera que lorsqu’il aura perdu patience, c’est-à-dire quand le voudront ceux qui le gouvernent: nous n’en sommes pas là. Moi-même, je ne vous suivrai pas; je ne recourrai jamais à ces moyens extrêmes tant que je verrai dans les hommes une espérance possible.
—Alors, je marcherai sans vous! répondit Crisóstomo résolu.
—C’est votre ferme décision?
—Ferme et unique, j’en atteste la mémoire de mon père! Je ne me laisserai pas impunément arracher la paix et le bonheur, moi qui ne désirais que le bien, moi qui ai tout accepté et tout souffert par respect pour une religion hypocrite, par amour pour ma patrie. Comment m’a-t-on répondu? En m’enfouissant dans un cachot infâme, en prostituant ma fiancée! Non, ne pas me venger serait un crime, ce serait les encourager à de nouvelles injustices! Non, ce serait lâcheté, puérilité de gémir et de pleurer quand il y a du sang et de la vie, quand le mépris s’unit à l’insulte et au défi! J’appellerai ce peuple ignorant, je lui ferai voir sa misère, je lui montrerai qu’on ne le traite pas fraternellement; il n’y a que les loups qui se dévorent, et je leur dirai que, contre cette oppression, se lève et proteste le droit éternel de l’homme à conquérir sa liberté.
—Le peuple innocent souffrira!
—Tant mieux! Pouvez-vous me conduire jusqu’à la montagne?
—Jusqu’à ce que vous soyez en sûreté! répondit Elias.
De nouveau ils voguèrent sur le Pasig. De temps à autre, ils causaient de choses indifférentes.
—Santa Ana! murmura Ibarra, connaîtriez-vous cette maison?