Ils passaient devant la maison de campagne des jésuites.

—J’y ai passé nombre de jours heureux et joyeux! soupira Elias. Dans mon enfance, nous y venions chaque mois... alors j’étais comme les autres: j’avais de la fortune, de la famille, je rêvais, j’entrevoyais un avenir. J’allais voir ma sœur dans un collège voisin; elle me donnait quelque travail de ses mains... une amie l’accompagnait, une belle jeune fille. Tout cela est passé comme un songe.

Ils restèrent silencieux jusqu’à ce qu’ils furent arrivés au poste de Malapad-na-batô[2]. Ceux qui parfois ont sillonné le Pasig par quelqu’une de ces nuits magiques des Philippines, quand de l’azur limpide la lune verse sa mélancolique poésie, quand les ombres cachent la misère des hommes et que le silence éteint les accents mesquins de leur voix, quand la Nature seule parle, ceux-là comprendront les méditations des deux jeunes gens.

A Malapad-na-batô le carabinier avait sommeil et, voyant que la barque était vide et n’offrait aucun butin à prendre, selon la traditionnelle coutume de son corps et l’usage de ce poste, il la laissa passer facilement.

Le garde civil de Pasig ne suspectait rien non plus et ne leur dit rien.

L’aurore commençait à poindre lorsqu’ils arrivèrent au lac, calme et tranquille comme un gigantesque miroir. La lune pâlissait, l’Orient se teignait de teintes rosées. A quelque distance, ils distinguèrent une masse grise qui s’avançait peu à peu.

—C’est la falúa, murmura Elias; elle vient; couchez-vous et je vous couvrirai de ces sacs.

Les formes de l’embarcation se faisaient plus claires et plus perceptibles.

—Elle se place entre le rivage et nous, observa Elias inquiet.

Et peu à peu il changea la direction de sa barque, ramant vers Binangonan. A sa grande stupeur, il nota que la falúa changeait aussi de direction, tandis qu’une voix l’appelait.