Ces rues n’étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui recouvrait tout, transperçait tout, attaquait la gorge et les yeux des passants; au contraire, pleuvait-il une journée, c’était un marais où la nuit se reflétaient les lanternes des voitures qui, à cinq mètres de distance, éclaboussaient les piétons sur les trottoirs étroits. Que de femmes avaient laissé leurs souliers brodés dans ces vagues de boue! En ce moment des forçats en file étaient occupés à damer les rues; la tête rase, vêtus d’une chemise à manches courtes et d’un caleçon tombant jusqu’au genou, leurs effets marqués de chiffres et de lettres bleues, ils portaient aux jambes des chaînes à demi-enveloppées de chiffons sales afin d’atténuer le frottement et peut-être aussi le bruit du fer. Ils travaillaient, attachés deux à deux, grillés par le soleil, énervés par la chaleur et la fatigue, harcelés et rossés par l’un d’entre eux qui, armé d’une verge, se consolait en maltraitant à son tour ses malheureux camarades. C’étaient des hommes de haute taille, de physionomie sombre que n’éclairait jamais la lueur d’un sourire; cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait sur les épaules ou bien quand un passant leur jetait le bout d’un cigare à demi mâché et déroulé: celui qui était le plus près le ramassait et le cachait dans son salakot[1]: les autres, immobiles, regardaient les passants avec une expression étrange. Ibarra croyait entendre encore le bruit qu’ils faisaient en broyant la pierre pour remplir les vides du pavé et le tintement léger des chaînes pesantes rivées à leurs chevilles enflées. Il se rappelait avec émotion une scène qui avait blessé son esprit d’enfant: c’était une après-midi, le soleil laissait tomber d’aplomb ses rayons les plus chauds. A l’ombre d’un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il était inanimé, les yeux encore entr’ouverts; les autres silencieux, sans un signe de colère ou de douleur, arrangeaient patiemment—selon ce qui passe pour être le caractère des indigènes—une civière de roseaux. «Aujourd’hui toi, demain nous», semblaient-ils dire entre eux. Autour d’eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait; les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le spectacle était trop commun pour attirer l’attention, sa fréquence endurcissait les cœurs; les voitures couraient, reflétant dans leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo, ressentit une émotion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.
L’excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui faisait tout son possible pour être utile malgré ses imperfections naturelles et s’élevait ou s’abaissait selon les caprices du Pasig, ce brave pont qui plus d’une fois avait été maltraité et détruit par le fleuve, n’existait plus.
Les amandiers de la place San Gabriel toujours chétifs et malingres, n’avaient pas grandi.
La Escolta lui parut moins belle, bien qu’un grand édifice orné de cariatides eût remplacé les anciennes Camarines[2]. Le nouveau Pont d’Espagne appela son attention; à l’endroit où se termine la Escolta et où commence l’île du Romero, les maisons espacées sur la rive droite de la rivière parmi les roseaux et les arbres lui faisaient se souvenir des fraîches matinées où il passait là en barque, se rendant aux bains de Ulî-Ulî. Il rencontrait de nombreuses voitures tirées par de magnifiques attelages de petits chevaux nains; dans ces voitures se prélassaient des employés se rendant à leur bureau sommeillant encore à demi, des militaires, des Chinois infatués et ridicules, de graves moines, des chanoines, etc. Dans une élégante victoria, il crut reconnaître le P. Dámaso, sérieux, le front plissé, mais la victoria fila rapide; d’une voiture découverte où il était accompagné de sa femme et de ses deux filles, Capitan Tinong le salua amicalement.
Le pont dépassé, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre le bruit des cigarières frappant les feuilles. Ibarra ne put s’empêcher de sourire en se rappelant cette odeur forte qui, vers cinq heures de l’après-midi, saturait le Pont de Bateaux et lui donnait la nausée lorsqu’il était enfant. Les conversations animées, les plaisanteries bruyantes emportaient son imagination vers le quartier de Lavapiés à Madrid, vers ses émeutes de cigarières si fatales aux malheureux guindillas[3].
Le jardin botanique chassa ces agréables souvenirs. Le démon des comparaisons le replaça devant les jardins botaniques d’Europe où, pourtant, il faut dépenser tant de patience, tant de soins et tant d’argent pour qu’une feuille pousse et que s’ouvre le calice d’une fleur; il revit même ceux des colonies, tous riches, bien soignés et ouverts au public. Puis il détourna son regard vers la droite et l’antique Manille, encore enfermée dans ses fossés et ses murailles, lui fit l’effet d’une jeune anémique affublée d’un costume datant des beaux jours de son aïeule.
Au delà, la mer immense se perdait au loin!...
—Là-bas, de l’autre côté, est l’Europe! pensait le jeune homme, l’Europe et ses belles nations en perpétuel mouvement, recherchant le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rêves dont elles se détrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de toutes les catastrophes! Oui, là-bas, par delà la mer infinie, sont les véritables patries spirituelles, bien qu’elles ne condamnent pas la matière et qu’elles ne se flattent pas d’adorer uniquement l’esprit...!
Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan[4] et toute autre pensée s’enfuit de son imagination. Le monticule isolé, près de la promenade de la Luneta, attirait seul son attention et s’imposait à ses méditations.
Il pensait à l’homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence, qui lui avait appris à distinguer le bon et le juste. Les idées qu’il lui avait inculquées ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce n’étaient pas de vaines répétitions de banales formules; c’étaient des convictions qui n’avaient pas pâli à la lumière des plus ardents foyers du Progrès. C’était un vieux prêtre... ce saint homme était mort là!...