A toutes ces apparitions il répondait en murmurant à voix basse:—Non, malgré tout, d’abord la Patrie, d’abord les Philippines, filles de l’Espagne, d’abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut empêcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!
Il passa indifférent devant la Hermita, Phénix en bois de nipa, qui renaissait de ses cendres et étalait de nouveau ses maisons blanches et bleues couvertes de toits de zinc peints en rouge. Son attention ne fut pas non plus éveillée ni par Malate, ni par le quartier de cavalerie, ni par les arbres qui lui font face, ni par les habitants, ni par leurs petites maisons de nipa dont les toits plus ou moins pyramidaux ou prismatiques ressemblent à des nids cachés parmi les platanes et les bongas[5].
La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tiré par deux chevaux dont les harnais d’abaka[6] décèlent l’origine provinciale. Le charretier fait de son mieux pour voir le voyageur qu’emporte le brillant attelage et passe sans dire un mot, sans un salut. Parfois, la longue et poudreuse chaussée, baignée par l’éclatant soleil des tropiques, s’anime du pas lent et lourd d’un carabao pensif traînant un pesant tombereau dont le conducteur, juché sur sa peau de buffle, accompagne de son chant monotone et mélancolique le strident grincement des roues frottant sur l’énorme essieu; parfois aussi c’est le bruit sourd des patins usés d’un paragos, ce traîneau des Philippines, embarrassé parmi la poussière et les flaques d’eau de la route. Dans les champs, paissent les troupeaux parmi lesquels de blancs hérons se promènent gravement, quelques-uns tranquillement se posent sur le dos de bœufs somnolents, savourant béats les herbes de la prairie; au loin sautent et courent les juments, poursuivies par un jeune poulain bouillant d’ardeur, livrant au vent sa longue et abondante crinière, hennissant et frappant la terre de ses puissants sabots.
Laissons le jeune homme rêver endormi à moitié dans la voiture qui l’emporte. Animée ou mélancolique, la poésie de la campagne ne le distrait pas de ses pensées. Ce soleil qui fait briller les cimes des arbres et courir les paysans dont le sol échauffe et brûle les pieds à travers leurs épaisses chaussures; ce soleil qui arrête la paysanne à l’ombre d’un amandier ou d’un bouquet de gigantesques roseaux et la fait penser à des choses vagues et inexplicables, ce soleil n’a plus d’enchantement pour lui.
Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur le terrain accidenté, qu’elle passe sur un pont de bambous, qu’elle monte la côte rude ou descend la pente rapide, retournons à Manille.
[1] Chapeau fait de roseaux et de fibres d’anajao, Coripha minor.—N. des T.
[2] La Escolta est une des principales rues de Manille et la plus commerçante; il y a quelques années, on donnait le nom de Camarines à certains vieux bâtiments, d’un seul étage, d’aspect délabré, où étaient établies de petites boutiques tenues par des Chinois.—N. des T.
[3] Guindilla, dans le calo de Madrid équivaut à sergot ou flic dans l’argot parisien.—N. des T.
[4] Lieu où se font les exécutions. Rizal y fût fusillé.—N. des T.