Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?
Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des habitants de San Diego; il ne les fait même pas trembler et il est certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui, ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du bon Seigneur ils s’occupent peu; ils ont assez à faire avec les saints et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres rois qui s’entourent de favoris et de favorites; le peuple n’adresse jamais ses suppliques qu’à eux, jamais à lui.
San Diego était une sorte de Rome; non pas une Rome à l’époque où ce fripon de Romulus traçait avec une charrue l’emplacement des murailles, mais une Rome contemporaine où, au lieu d’édifices de marbre et de colisées, s’élèveraient des monuments de saualî[1] et une gallera de nipa. Le curé, c’était le pape au Vatican; l’alférez de la garde civile, le roi d’Italie au Quirinal, le tout naturellement en proportion avec le saualî et la gallera de nipa. Ici, comme là-bas, des difficultés naissaient de cette situation, car, chacun voulant être le maître, trouvait que l’autre était de trop.
Fr. Bernardo Salvi était ce jeune et silencieux franciscain dont nous avons déjà parlé. Par ses habitudes et ses manières il se distinguait beaucoup de ses frères et plus encore de son prédécesseur, le violent P. Dámaso. Il était mince, maladif, presque toujours pensif, strict dans l’accomplissement de ses devoirs religieux et soigneux de son bon renom. Un mois après son arrivée, presque tous ses paroissiens se firent frères de la V. O. T.[2] à la grande tristesse de sa rivale, la Confrérie du Très Saint-Rosaire. L’âme sautait de joie lorsqu’on pouvait admirer suspendus à tous les cous quatre ou cinq scapulaires, une corde à nœuds autour de toutes les ceintures, et toutes ces processions de cadavres ou de fantômes en habits de guingon. Le sacristain principal gagna un petit capital en vendant—ou en donnant comme aumônes, ainsi que cela doit se dire,—tous les objets nécessaires pour sauver l’âme et combattre le diable. On sait que cet esprit qui, autrefois se risquait à attaquer Dieu lui-même face à face et mettait en doute la parole divine, comme il est dit au saint livre de Job, qui emporta N.-S. Jésus-Christ dans les airs comme il fit depuis au Moyen-Age avec les sorcières et comme il continue, dit-on, à le faire encore avec les asuang[3] des Philippines, se trouve aujourd’hui si faible et si honteux qu’il ne résiste pas à la vue d’un morceau d’étoffe où l’on a peint deux bras et qu’il craint les nœuds d’une corde. Ceci ne prouve rien sinon que le progrès s’accomplit aussi de ce côté et que le diable est réactionnaire ou tout au moins conservateur, comme tout ce qui vit dans les ténèbres.
P. Salvi, nous l’avons déjà dit, était très assidu à accomplir ses devoirs religieux; selon l’alférez, il l’était trop. Tandis qu’il prêchait—il aimait beaucoup à prêcher—on fermait les portes de l’église; il ressemblait ainsi à Néron qui ne laissait sortir personne tandis qu’il chantait au théâtre; mais lui le faisait pour le bien et Néron pour le mal des âmes. Il punissait le plus souvent d’amendes les fautes de ses subordonnés, mais frappait très rarement, ce en quoi il se différenciait encore beaucoup du P. Dámaso, lequel arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bâton qu’il distribuait en riant avec la meilleure bonne volonté. On ne pouvait lui en vouloir; il était convaincu que l’indigène ne se traitait qu’à coups de bâton; un frère qui savait écrire des livres le lui avait dit et lui l’avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimées: beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.
Fr. Salvi frappait très rarement, mais, comme le disait un vieux philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantité, abondait en qualité; de cela à lui aussi on n’aurait pu faire de reproches. Les jeûnes et les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et, comme disait le peuple, le vent lui montait à la tête. Il en résultait que les épaules des sacristains ne distinguaient pas très bien un curé qui jeûnait d’un autre qui mangeait beaucoup.
Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel à tendances de temporel était, comme nous l’avons déjà dit l’alférez. Le seul, car, selon ce que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prêtre parce qu’un jour, s’étant avisé de le tenter, il fut pris, attaché au pied d’un lit, flagellé avec une corde et ne fut mis en liberté qu’au bout de neuf jours.
Naturellement, celui qui malgré tout cela se déclarait encore l’ennemi d’un pareil homme en arrivait à avoir une renommée pire que les pauvres diables toujours dupés et battus, et l’alférez méritait son sort. Sa femme, une vieille philippine, poudrée et fardée, se nommait Da Consolacion; le mari et d’autres personnes encore lui donnaient un autre nom. L’alférez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-même en buvant comme un muid, sur ses subordonnés en commandant à ses soldats de faire l’exercice au soleil, lui restant à l’ombre, enfin, et c’était le cas le plus fréquent, sur sa femme en tapant sur elle à cœur joie. Certes, si la brave dame n’était pas une bête à bon Dieu pour décharger personne de ses péchés, elle ne devait pas moins lui éviter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois il y allait jamais, ce dont doutaient les dévots. Lui et elle, comme pour s’amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux à quatre mains, piano, forte, avec pédales, etc.
Pour contrarier le prêtre, l’officier, inspiré par sa femme, défendit que personne se promenât après neuf heures du soir. Da Consolacion prétendait avoir vu le curé, déguisé avec une chemise de piña et un salakot de nitô[4] se promenant à toute heure de nuit. Fr. Salvi se vengea saintement: voyant entrer l’alférez dans l’église, il ordonna en secret au sacristain de fermer toutes les portes puis il monta en chaire et commença à prêcher jusqu’à ce que les saints eux-mêmes s’endormissent et que lui demandât grâce l’image de l’Esprit divin, la colombe de bois sculptée au-dessus de sa tête. Comme tous les pécheurs impénitents, l’alférez ne se corrigea pas pour cela; il sortit en jurant et, aussitôt qu’il put attraper un sacristain ou un domestique du curé, il le retint, le frappa, lui fit nettoyer le sol du quartier et celui de sa propre maison qui, grâce à cela, se trouva enfin présentable. Le sacristain, en allant payer l’amende que le curé lui avait imposée pour son absence en exposa les motifs. Fr. Salvi l’écouta silencieusement, garda l’argent, et aussitôt lâcha ses chèvres et ses moutons pour qu’ils pussent aller paître dans le jardin de l’alférez, tandis qu’il cherchait un thème nouveau pour un autre sermon beaucoup plus long et plus édifiant. Cependant tout cela n’empêchait nullement l’alférez et le curé, lorsqu’ils se rencontraient, de se donner la main et de se parler courtoisement.
Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste, Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s’installer à la fenêtre, son cigare à la bouche, vêtue d’une chemise de flanelle bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de là ses yeux sur les jeunes filles et les couvrait d’injures. Celles-ci qui la craignaient, s’enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion possédait une grande vertu: elle ne s’était probablement jamais regardée dans un miroir.