Depuis plusieurs jours elle n’était pas sortie, restant chez elle pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont on l’avait chargée. Pour gagner quelque argent elle avait manqué la messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au pueblo et en revenir—la pauvreté force à pécher. Son travail terminé, elle le porta à celui qui l’avait commandé, mais il lui en promit seulement le payement.

Toute la journée elle avait pensé au plaisir qui l’attendait ce soir, elle savait que ses fils allaient venir et voulait les régaler d’un bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les tomates les plus belles, parce qu’elle savait que c’était le mets favori de Crispin; à son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait à un demi-kilomètre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse de canard sauvage pour Basilio, puis, toute à son espérance, elle fit cuire le riz le plus blanc qu’elle ait elle-même pu choisir sur les aires; ce devait être pour les pauvres enfants un véritable repas de curés.

Mais par malheur le père arriva. Adieu le dîner! Il mangea le riz, le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait; d’autant plus heureuse qu’aussitôt repu, il se souvint qu’il avait des enfants et demanda où ils étaient; la pauvre mère sourit; elle se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois, mais le père avait pensé à ses fils, cela valait plus pour elle que le meilleur des repas.

Puis il prit son coq et fit mine de s’en aller.

—Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux Tasio m’a dit qu’ils tarderaient un peu; Crispin sait déjà lire et... peut-être que Basilio apportera sa paie!

Cette dernière raison parut le toucher, il hésita, mais son bon ange triomphant:

—En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, restée seule, pleura amèrement; mais elle se souvint de ses enfants et sécha ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait et prépara les trois dernières sardines: chacun en aurait une et demie.

—Ils auront bon appétit, pensait-elle, la route est longue et les estomacs affamés n’ont pas de cœur.

Attentive à tout bruit, nous la trouvons écoutant les plus légers bruits de pas; forts et nets, c’était Basile; légers et inégaux, Crispin.

La kalao[7] avait déjà chanté deux ou trois fois dans le bois depuis que la pluie avait cessé, mais ses fils n’arrivaient pas.