Elle mit les sardines dans la marmite pour qu’elles ne se refroidissent pas, puis s’approcha de l’entrée de la porte pour regarder sur le chemin. Pour se distraire, elle fredonna à voix basse; sa voix était belle et, quand ses fils l’entendaient chanter «kundiman[8]», ils pleuraient sans savoir pourquoi. Mais ce soir, sa voix tremblait et les notes paresseuses sortaient avec peine de ses lèvres.
Elle suspendit son chant et fouilla l’obscurité de son regard. Personne ne venait du côté du pueblo, on n’entendait rien que le vent secouant les larges feuilles des platanes dont l’eau tombait en grosses gouttes.
Regardant dehors pour la seconde fois, elle vit devant elle un chien noir; il semblait chercher quelque chose sur le chemin. Sisa eut peur, elle ramassa une pierre et la jeta au chien qui s’enfuit en hurlant lugubrement.
Sisa n’était pas superstitieuse, mais elle avait entendu parler si souvent des pressentiments et des chiens noirs que la terreur la saisit. Elle ferma précipitamment la porte et s’assit à côté de la lumière. La nuit favorise les folles croyances et, facilement, l’imagination peuple de spectres l’obscurité des deux.
Elle pria, invoqua la Vierge, Dieu lui-même, pour qu’ils prissent soin de ses fils, surtout de son petit Crispin. Puis distraite de la prière par son unique préoccupation, elle ne pensa plus qu’à eux, se rappelant les manières de chacun, ces manières qui lui paraissaient si douces, dans toutes leurs actions comme pendant leur sommeil. Mais de nouveau, elle sentit ses cheveux se hérisser, ses yeux démesurément s’ouvrirent: illusion ou réalité, elle voyait Crispin debout, près de l’âtre: c’était là qu’il s’asseyait pour babiller avec elle. Maintenant il ne disait rien; il la regardait avec de grands yeux pensifs et souriait.
—Mère, ouvre-moi! ouvre-moi, mère! disait au dehors la voix de Basilio.
Sisa frémit et la vision disparut.
[1] Mot chinois désignant la mèche d’une petite lampe.—N. des T.
[2] Parquet fait de tiges de roseaux.—N. des T.