Les jugements rendus d'après ces principes ne manquent pas de piquant ni d'originalité. Voici celui qui est soumis à la cour de la vicomtesse Ermengarde de Narbonne: «Est-ce entre amants ou entre époux qu'existe la plus grande affection, le plus vif attachement?» La réponse du tribunal est la suivante: «L'attachement des époux et la tendre affection des amants sont des sentiments de nature et de mœurs tout à fait différentes. Il ne peut donc être établi une juste comparaison entre des objets qui n'ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.»

Autre question: «Une dame, jadis mariée, est aujourd'hui séparée de son époux, par l'effet du divorce. Celui qui avait été son époux lui demande avec instance son amour.» Voici le jugement de la vicomtesse de Narbonne: «L'amour entre ceux qui ont été unis par le lien conjugal, s'ils sont ensuite séparés, de quelque manière que ce soit, n'est pas réputé coupable, il est même honnête.»

Voici encore une question posée à l'un de ces tribunaux: «Un chevalier divulgue des secrets amoureux; tous ceux qui composent la milice d'amour (in castris militantes amoris) demandent souvent que de pareils délits soient vengés, de peur que l'impunité ne rende l'exemple contagieux.» La cour d'amour de Gascogne répond de la manière suivante: «Le coupable sera désormais frustré de toute espérance d'amour; il sera méprisé et méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de toute honnête femme.»

Que de tels jugements soient bien dans les idées du temps, cela est tout à fait vraisemblable. Mais qu'ils aient jamais été rendus «en forme» comme disent les juristes, c'est toute une autre question. Laissons d'abord de côté les renseignements que Raynouard et d'autres, avant et après lui, ont tirés de Nostradamus. Ils ne méritent pas créance, quand on connaît la méthode de cet historien fantaisiste. Suivant son habitude il a transformé, amplifié ou dénaturé quelques menus faits qu'il a recueillis en lisant les troubadours.

Sans doute quelques-uns d'entre eux terminent leurs tensons en nommant dans l'envoi la dame à laquelle ils la destinent. Dans une tenson citée par Raynouard après Nostradamus, l'un des deux interlocuteurs dit: «Je vous vaincrai pourvu que la cour soit loyale; j'envoie ma tenson à Pierrefeu où la belle tient cour d'enseignement.» «Et je voudrais pour me juger, dit son partenaire, l'honoré château de Signe.» Le dernier troubadour, Guiraut Riquier, demande qu'une dame assiste au jugement d'une de ses tensons. Deux autres troubadours désignent trois dames pour juger la question sur laquelle ils sont en désaccord.

Mais ce sont là de simples formules. C'était l'habitude des troubadours d'envoyer leurs discussions poétiques au jugement du seigneur qui les protégeait ou, plus rarement, à celui de leur dame. En adressant leurs poésies à la «cour» de Pierrefeu ou de Signe les troubadours n'avaient en vue que les dames de ces châteaux et peut-être leur entourage immédiat. Et la «cour» du Puy à laquelle Rigaut de Barbezieux adressait ses plaintes n'était autre chose qu'une «cour» de seigneurs et non de justice. Aucun des textes que nous connaissons—et nous avons cité quelques-uns des plus formels—n'autorise d'autre explication sur ce point.

Et combien il serait étrange qu'une institution si importante ne nous fût connue que par des allusions équivoques! La littérature provençale n'est pas réduite à quelques fragments obscurs et informes; elle est assez abondante pour qu'une institution de ce genre, si elle avait existé, n'y fût pas passée sous silence.

Quant aux textes d'André le Chapelain, auxquels Raynouard accorde tant de crédit, il n'y a qu'une observation à faire, c'est que cet auteur ne connaissait que par ouï-dire les habitudes littéraires du Midi de la France. Son livre reflète les idées qui avaient cours autour de lui, surtout dans la société des comtes de Champagne. Ce que lui-même a connu des troubadours, c'étaient déjà des légendes. Son témoignage est à peu près sans valeur sur ce point. Tout ce qu'on peut dire à sa décharge c'est qu'il fut sans doute de bonne foi, ce qui ne fut pas le cas de Nostradamus.

Il n'y eut donc, dans la société où vécurent les troubadours, ni cour particulière ni cour souveraine pour juger leur orthodoxie amoureuse; il n'y eut qu'un tribunal, ce fut celui de l'opinion publique, ou plutôt celui du milieu raffiné pour lequel ils écrivaient. Nous avons parlé au début du chapitre d'un code d'amour et d'un code sévère. Il ressemblait aux lois naturelles; sans être écrit nul part, il était connu de tous, profondément gravé au fond des cœurs. C'est à ses règles que se conformaient les troubadours; il était un peu comme le code de la chevalerie, si étroit, si rigoureux et que nul juriste n'éprouva le besoin de transcrire. Parler, à propos des troubadours, de lois, de code et de tribunal autrement que par métaphore, c'est transporter dans un passé poétique des conceptions très prosaïques des temps modernes.

Qu'il y ait eu des réunions poétiques dans les châteaux, cela est certain; et c'est probablement dans ces solennités que les troubadours récitaient, ou plutôt chantaient leurs poésies. L'ensemble de ces sociétés d'élite, de ces auditoires de choix formait le vrai tribunal de l'opinion publique; on verra en étudiant les grands troubadours, comment il se conformèrent à ses lois.