CHAPITRE V

LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIÈRE PÉRIODE

Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour «misogyne».—Jaufre Rudel: son amour pour la «Princesse Lointaine».—Bernard de Ventadour.—Sa conception de la vie.—Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.—Son séjour auprès d'Éléonore d'Aquitaine; auprès du comte de Toulouse, Raimon V.—Originalité de Bernard de Ventadour.

Si nous avions à faire une histoire complète de la poésie des troubadours, c'est par Guillaume, comte de Poitiers, qu'il faudrait la commencer. Il y aurait long à dire et de sa vie, active, désordonnée, quelquefois peu édifiante, et de son caractère joyeux, et de ses écrits, mélange étrange de grossièreté et de délicatesse, où ne manquent ni les pensées gracieuses ni les idées fines et subtiles, mais où domine en somme la sensualité. L'occasion s'est déjà présentée de marquer la place qu'il occupe dans l'histoire de la littérature provençale et de caractériser sa poésie. Mieux vaut donc s'arrêter à d'autres troubadours aussi intéressants et dont quelques-uns sont moins connus.

Un des plus originaux de cette première période est certainement le troubadour Marcabrun. Il était originaire de Gascogne, et, si l'on en croit la biographie, il eut une triste jeunesse. «On le trouva devant la porte d'un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance.» On l'appelait, continue le biographe, Pain perdu (Pan perdut). Diez plaçait son activité entre 1140 et 1195; mais il semble plus vraisemblable de ne pas la faire remonter au delà de 1150. Il fut l'élève du troubadour Cercamon [1], ainsi nommé parce qu'il avait passé une partie de sa vie à courir le monde; ce maître de Marcabrun par sa conception sensuelle (au moins en partie) de l'amour paraît se rattacher au comte de Poitiers: on va voir comment son disciple s'en éloigne [2].

Il reste de Marcabrun une quarantaine de poésies; parmi elles, il en est plusieurs qui se distinguent par leur fraîcheur et leur sincérité; nous avons déjà cité une de ses plus belles romances et une jolie pastourelle. Mais toute une partie de son œuvre reste obscure; «nous en comprenons à peine le quart» dit un critique. C'est qu'il est un des premiers à employer ce genre de style obscur et recherché qui s'appelle le trobar clus; c'est sa conception de la forme dans la haute poésie.

Ce qui fait son originalité, c'est sa conception de l'amour. Un des premiers représentants de cette poésie dont tout l'effort a pour ainsi dire porté sur le développement unique de ce thème est un misogyne; on doit à ce troubadour de la première période les satires les plus violentes contre l'amour et contre les femmes. Étrange début et qui a frappé non seulement les critiques modernes, mais aussi les troubadours contemporains de Marcabrun.

«Je suis Marcabrun, dit-il, dans une de ses chansons, le fils de dame Brune... je n'aimai jamais et ne fus jamais aimé.» Cette aversion pour l'amour fut-elle causée par des chagrins personnels? Ou faut-il croire avec un troubadour [3] qu'un enfant trouvé, comme Marcabrun, fût incapable de sentir le charme de l'amour et fût indigne d'en goûter les joies? Il semble qu'il y ait une autre explication plus plausible. La conception de l'amour telle que commençaient à la créer les grands troubadours, originaires du berceau de la poésie provençale (Limousin, Poitou, Saintonge) n'était pas encore unanimement admise; et c'est une originalité littéraire qu'a voulu se donner Marcabrun de traiter le thème de l'amour dans un esprit tout opposé à celui de Guillaume de Poitiers, son prédécesseur, et surtout de Jaufre Rudel, son contemporain.

Et voici comment, à l'encontre de l'opinion de son temps, il entend l'amour. «Famine, épidémie ni guerre, ne font tant de mal sur terre comme l'amour... quand il vous verra dans la bière, son œil ne se mouillera pas.» Toute une série de comparaisons lui servent à mieux rendre sa pensée: «Amour, là où il ne mord pas, lèche plus âprement qu'un chat.» «Qui fait un marché avec amour s'associe au diable; il n'a pas besoin d'autre verge pour se faire battre; il ne sent pas plus que celui qui se gratte jusqu'au moment où il s'écorche tout vif.» «Amour pique plus doucement qu'une mouche, mais la guérison est bien plus difficile.» «Amour est semblable à l'étincelle qui couve au feu sous la suie et qui brûle la poutre et le chaume (de la maison); puis celui qui est ruiné par le feu ne sait où fuir.» Ce sont là, comme on voit, les traits ordinaires des satires contre l'amour; mais ils sont présentés ici avec une certaine vigueur et aussi avec quelque originalité dans les comparaisons. Il y a d'ailleurs dans l'œuvre de Marcabrun des satires plus énergiques et plus vigoureuses encore, mais d'une crudité intraduisible.