Et pourtant le même poète a su parler avec discrétion et délicatesse de ce sentiment, comme dans la strophe suivante: «Qui veut sans tromperie donner l'hospitalité à l'amour doit joncher sa maison de courtoisie, en proscrire la félonie et le fol orgueil...» Il se plaint ailleurs des troubadours médiocres qui, entre autres erreurs, mettent sur le même pied le «faux» amour, l'amour peu sincère, avec l'amour «pur et parfait». L'amour ainsi entendu est le «sommet et la racine» de toute joie, la sincérité fait sa force et sa «puissance s'étend sur de nombreuses créatures».

Ainsi même ce contempteur de l'amour sait trouver les accents justes et sincères pour chanter non pas la passion vulgaire, mais l'amour ennobli tel qu'il le conçoit et tel que le conçurent en somme les troubadours. Par ce côté il est de leur lignée. Il l'est encore par la conception qu'il se fait de la courtoisie. Voici en quels termes il la définit et comment il la comprend. «De courtoisie peut se vanter qui sait garder la mesure... la mesure consiste à parler gentiment et la courtoisie consiste à aimer... Ainsi l'homme sage devient supérieur et l'honnête femme croît en vertu...» Remarquons ces deux mots associés: courtoisie et mesure, ce sont des qualités dont les troubadours font souvent l'éloge; dans la société de leur temps leur union fait l'honnête homme, comme on eût dit au XVIIe siècle.

La curieuse composition d'où nous tirons ces extraits ressemble peu, quant au fond, à la plupart des autres poésies de Marcabrun. Elle est une exception dans son œuvre; il a surtout le tempérament d'un poète satirique; il se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence, plutôt que par la délicatesse et la grâce; c'est en somme un sceptique et un pessimiste.

Cette composition est intéressante par un autre côté. Elle est adressée au troubadour Jaufre Rudel [4], qui se trouvait alors en Terre Sainte.

«Je veux que le vers et la mélodie soient envoyés à Jaufre Rudel, outre-mer; et je veux que les Français l'entendent pour réjouir leur cœur.»

L'œuvre du doux poète auquel Marcabrun dédie sa pièce forme dans sa brièveté un contraste saisissant avec celle de notre satirique. Nous ne rappellerons pas ici la romanesque aventure dont Jaufre Rudel fut le héros et la victime, mais nous nous en voudrions de ne pas donner quelques extraits du peu de chansons qui nous restent de lui. Il ne distingue pas dans l'amour, comme le fait Marcabrun; il n'y en a pour lui qu'une sorte, la plus pure et la plus idéale; c'est celui dont il brûla pour la dame qu'il n'avait jamais vue et qu'il ne devait jamais voir, sauf, si nous en croyons la légende, à ses derniers moments.

Voici d'abord en quels termes il s'adresse à l'amour personnifié: «Amour de terre lointaine, pour vous j'ai le cœur tout triste; et je ne puis trouver de remède, jusqu'à ce que vienne votre appel... Jamais Dieu ne forma de plus belle femme, ni chrétienne, ni juive, ni sarrasine, et celui-là est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son amour.»

La plupart des chansons de Jaufre Rudel sont pleines d'allusions à cet «amour lointain»; une est tout entière consacrée au développement de ce thème; le mot «lointain » y apparaît deux fois à la rime dans chaque strophe de sept vers; on dirait une sorte de refrain; l'impression produite par ce procédé est remarquable.

Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux d'entendre de loin le chant des oiseaux; et quand je m'éloigne je me souviens d'un amour lointain. Je vais le cœur triste et la tête basse, si bien que chants ni fleur d'aubépine ne me plaisent pas plus que l'hiver glacé.

Jamais je n'aurai joie d'amour, si je n'en ai de cet amour lointain; car je ne sais, ni près ni loin, femme plus belle ni meilleure; son mérite est si parfait que je voudrais, pour elle, vivre dans la misère, là-bas, au royaume des Sarrasins...

Je partirai triste et content, quand j'aurai vu cet amour lointain; mais je ne sais quand je le verrai, car nos terres sont trop lointaines; il y a bien des défilés et bien des chemins; je ne suis pas devin, mais que tout aille comme il plaira à Dieu.

Je crois en Dieu, c'est pourquoi je verrai cet amour lointain; mais en échange d'un bien qui m'en arrive, je souffre un double mal, car cet amour est si loin; ah! pourquoi ne suis-je pas là-bas un pèlerin dont ses beaux yeux verraient le costume et le bâton!

Que Dieu, qui fit toutes les créatures et qui forma cet amour lointain, me donne le pouvoir, que j'ai au cœur, de voir bientôt cet amour, réellement, en un lieu commode, si bien que chambre et jardin me paraissent constamment un palais.

Celui qui m'appelle curieux et amoureux d'amour lointain dit la vérité; car nulle autre joie ne me plairait autant qu'une joie qui viendrait de cet amour de loin. Mais mes désirs sont irréalisables; car ma destinée est d'aimer sans être aimé [5].

On a pu remarquer dans cette pièce un mélange assez étrange de sentiments amoureux et religieux. C'est Dieu qui a formé cet amour lointain au fond du cœur du poète, puisqu'il est l'auteur de toutes choses; c'est à Dieu que notre troubadour demande la réalisation de son rêve; le poète est un croyant, un fidèle qui voudrait aller en pèlerinage en Terre Sainte (et il prit part sans doute à deux croisades); Dieu exaucera ses vœux.