Ce mélange d'amour et de religion, cette tendance au mysticisme érotique, une certaine obscurité qui règne dans toute la pièce, ont même fait croire à un critique contemporain que cet amour de terre lointaine n'était autre qu'un amour mystique pour la mère de Dieu, pour la Vierge [6]. La poésie courtoise se transforma en effet facilement en poésie religieuse: nous verrons les étapes de cette évolution et plus d'une pièce consacrée à la Vierge est écrite en termes bien plus équivoques que celle de Jaufre Rudel.

Mais il y a de sérieux motifs pour repousser l'hypothèse dont il vient d'être question; un des principaux est qu'à l'époque où a été écrite cette pièce la transformation de la lyrique courtoise n'avait pas encore commencé. Il faut attendre plus d'un demi-siècle—cette pièce ayant été composée sans doute avant 1150—pour voir le début de cette transformation.

Ce qui est plus intéressant, dans cette chanson, c'est qu'elle nous montre comment est née la légende dont le biographe provençal s'est fait l'écho. Jaufre Rudel eut l'occasion d'aller en Terre Sainte comme croisé. De ce fait on rapprocha l'élément romanesque qui se rencontre dans la plupart de ses chansons, c'est-à-dire cet amour pour la plus belle personne du monde, que le poète n'a jamais vue, qu'il ne verra que si Dieu le lui permet, et qu'il ne verra même pas, car sa destinée est d'aimer sans être aimé. C'est du rapprochement d'un fait historique et d'un élément romanesque qu'est née la légende. Mais on peut dire que le poète a tout fait pour la créer, et elle est un indice bien curieux de ce que nous appellerions la «mentalité» du temps.

Avec Bernard de Ventadour, contemporain de Marcabrun et de Jaufre Rudel, nous arrivons à un des plus grands noms de la poésie provençale. Nous ne reviendrons pas sur sa biographie. Du moins nous ne rappellerons de sa vie que ce qui est nécessaire pour l'intelligence de son œuvre. Il se distingue de la plupart des autres troubadours par la naïveté, par la sincérité et la délicatesse des sentiments. Au milieu de cette littérature un peu monotone qu'est l'ancienne littérature provençale ses poésies sont un véritable charme.

Est-ce la conception qu'il se fit de la vie que lui a valu cette place à part? La voici dans sa franchise naïve: «Celui-là est bien mort, qui ne sent pas au cœur quelque douce saveur d'amour; et à quoi sert de vivre sans amour, si ce n'est à causer de l'ennui aux autres?» Ce n'est pas le lieu de disserter sur cette conception de la vie; il faudrait peut-être bien la modifier un peu dans notre société contemporaine; et avec Victor Hugo on pourrait demander, à côté de quelque «grand amour» quelque «saint devoir». Sans insister sur la valeur de cette conception, demandons-nous comment Bernard de Ventadour y a conformé sa vie.

On se souvient qu'il était fils d'un des plus pauvres serviteurs du château de Ventadour et que son châtelain avait fait son éducation poétique. Il adressa ses premières poésies à la femme de son seigneur, à Agnès de Montluçon, de la famille de Bourbon. «Depuis que nous étions tous deux enfants, dit-il, je l'ai aimée et je l'adore; et mon amour redouble à chaque jour de l'année... [7]» Cette liaison poétique aurait sans doute duré longtemps, conformément aux mœurs d'alors, si les médisants n'avaient perdu le poète dans l'esprit de son seigneur. Èble de Ventadour lui témoigna son mécontentement par sa froideur et Agnès finit par lui demander de s'exiler. Il semble sur le moment qu'il ait pris d'assez bonne humeur l'aventure et que le souvenir de son amour l'ait emporté sur son chagrin. Espérait-il peut-être, après quelque temps, voir s'affaiblir le ressentiment de son maître et revenir auprès de celle qui ne lui avait demandé de s'éloigner que contrainte et forcée? De toute manière il ne paraît pas avoir renoncé à l'espoir du retour, si on en juge par le début de la chanson suivante. Il y exprime en termes enthousiastes la joie que lui cause son amour; on remarquera en même temps les curieux conseils et les étranges consolations qu'il donne à sa dame, gardée sévèrement par le mari jaloux.

Quand paraît la fleur sous la feuille verte et que je vois le temps clair et serein, quand le doux chant des oiseaux dans le bois m'adoucit le cœur et me ranime, puisque les oiseaux chantent à leur manière, moi qui ai plus de joie qu'eux en mon cœur, je dois bien chanter, car tous mes jours sont joie et chant, et je ne pense à nulle autre chose.

Voici la strophe la plus curieuse.

Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon cœur vous voit; ne vous affligez pas plus que je ne m'afflige, car je sais qu'on vous surveille à cause de moi; et si le mari vous bat, gardez bien qu'il ne vous batte pas le cœur. S'il vous cause du chagrin, causez-lui-en aussi et qu'avec vous il ne gagne pas le bien pour le mal.

Admirons en passant la légèreté avec laquelle le troubadour supporte les... malheurs d'autrui. La strophe suivante est d'un ton plus relevé.