S'il a de l'amour la même conception que les troubadours de son temps, plus d'une de ses chansons se distingue par la même sincérité naïve qui fait le charme poétique de celles de Bernard de Ventadour. Les deux poésies suivantes peuvent nous donner une idée de sa manière.

J'éprouve une grande joie à me souvenir de l'amour qui tient mon cœur dans sa fidélité. L'autre jour je vins en un verger, radieusement couvert de fleurs et rempli du chant des oiseaux; comme j'étais dans ce beau jardin, m'apparut la belle fleur de lys; elle s'empara de mon cœur et de mes yeux; si bien que depuis ma pensée ni mon souvenir ne vont vers d'autres que celle que j'aime.

Elle est celle pour qui je chante et pour qui je pleure. Souvent j'envoie en suppliant mes soupirs et mes prières là-bas où je vis resplendir sa beauté. Celle qui m'a si gracieusement conquis est la fleur de toutes les femmes; elle est aimable, bonne et douce, de haute naissance, noble dans ses actions, agréable dans ses entretiens.

Que je serais heureux si j'osais dire ses louanges! Car tout le monde les entendrait avec plaisir. Mais j'ai peur que les médisants faux, vils et détestés me comprennent, et il y a tant de gens jaloux de l'amour des autres que je crains de laisser deviner notre amour...

Les railleurs diront de moi: «Quel enfantillage et quelle folie! Comme il déborde d'orgueil et de bonheur!» Mais moi, même au milieu de la plus grande foule, je ne pense qu'à celle que mon cœur a choisie, je tiens les yeux tournés vers le pays où elle habite et je parle constamment en mon cœur de celle à qui mon cœur s'est donné. [5]


Le chant du rossignol n'a plus pour moi de charmes, tant j'ai le cœur morne et triste. Et cependant je m'étonne qu'Avril ne m'ait pas réjoui; car c'est l'époque où d'ordinaire ma joie redoublait. Mais aujourd'hui ne me plaisent ni la fleur ni les forêts qui pendent aux rameaux.

Les messagers qui m'ont cherché me feront mourir de tristesse. Ah! s'ils savaient combien une petite maison vaudrait mieux ici que là-bas un grand palais! Leurs entretiens me sont une peine et il me semble que je serai déshonoré si je reviens avec eux dans ma contrée.

Je ne crois pas qu'on ait jamais vu qu'un homme s'exile dans sa propre patrie. Mais ma dame est si dure pour moi! et le retour dans ma patrie m'est une si grande peine! Plus ma renommée augmente là-bas, plus je souffre. Ma honte et ma crainte redoublent chaque fois [6].

Un trait caractéristique de la manière de Giraut de Bornelh c'est une tendance à exposer ses pensées sous forme dialoguée. Il se dédouble pour ainsi dire, s'adresse les questions et se fait les réponses; le monologue devient ainsi une sorte de dialogue et prend une allure dramatique. Il y a là un procédé curieux et qui produit souvent une impression remarquable de vie et de mouvement. Seulement le danger est grand et l'abus facile. Ce procédé n'est vraiment dramatique que quand la passion s'exprime avec force et éclat, comme il arrive souvent dans les monologues tragiques; réduite à cet emploi, cette sorte de conversation intérieure dont le poète nous rend témoin garderait comme un reflet de la vie du cœur. On sent trop souvent chez Giraut de Bornelh, que l'esprit y tient trop de place, qu'il y a dans l'emploi de ce procédé littéraire trop d'art et d'artifice.

Voici le début d'une chanson composée sous forme dialoguée.

Mais comment se fait-il, par Dieu, qu'au moment où je veux chanter je pleure? Serait-ce à cause d'Amour, qui m'a vaincu? Et d'amour ne me vient-il aucune joie? Si, il m'en vient. Alors pourquoi suis-je triste et mélancolique? Pourquoi? Je ne saurais le dire.

J'ai perdu la considération (dont je jouissais auprès de ma dame) et la joie n'a plus pour moi de saveur. Jamais pareil malheur arriva-t-il à un amant? Mais suis-je un amant. Non? Est-ce que je cesse de l'aimer avec ardeur? Non. Suis-je un amant? Oui, de celle qui me permettrait de l'aimer.

J'ai bien reconnu qu'Amour ne me donne aucune joie ni aucun secours. Aucune joie? Et pourtant j'aime la plus belle qui soit au monde. Aucune joie? Non, aucune... Comment? N'ai-je pas reçu assez de bien et d'honneur de ma dame? Si, mais elle en a retenu davantage... [7].

Voici encore le début d'une chanson tout entière en style dialogué. Ici le poète fait intervenir un ami comme interlocuteur.

Hélas! je meurs!—Qu'as-tu, ami?—Je suis perdu.—Et pourquoi?—C'est que j'ai jeté mes regards sur celle qui me fit si belle impression.—Est-ce pour cela que tu as le cœur dolent?—Oui.—Ton amour est-il si grand?—Oui, plus (que je ne saurais dire).—Es-tu donc si près de la mort?—Oui, très près.—Mais pourquoi te laisses-tu mourir?—Parce que j'aime trop et que je suis trop timide.—Ne lui as-tu rien demandé?—Moi? par Dieu, non.—Mais pourquoi te plains-tu si fort, tant que tu ne connais pas ses sentiments?—C'est que j'ai peur.—De quoi?—De son amour qui me tient en si grand émoi.—Tu as grand tort; penses-tu qu'elle vienne t'apporter son amour?—Non, mais je n'ose m'enhardir.—Tu pourrais bien souffrir longtemps.

—Seigneur, quel conseil me donnez-vous?—Un bon conseil et courtois.—Dites.—Va vite devant elle et demande lui son amour.—Et si elle le prend mal?—Ne t'en préoccupe pas.—Et si elle me fait quelque méchante réponse?—Supporte-le; à la patience appartient toujours la victoire.—Et si le «jaloux» (le mari) s'en aperçoit?—Alors vous agirez avec plus de ruse.

—«Nous» agirons?—Sans doute.—Pourvu qu'elle veuille.—Elle voudra.—Comment?—Crois-moi. Ta joie doublera, si tu oses parler [8].

Ce ne sont pas sans doute des chansons de ce genre qui lui valurent d'être appelé par Dante le poète de la «droiture». Le grand poète italien était sensible à d'autres côtés de son talent [9].

Et d'abord Giraut de Bornelh eut de son art une conception très haute. Le retour de la belle saison ne suffit pas à l'inspirer; le thème est déjà trop conventionnel. Il faut à son inspiration des motifs et des causes plus intimes. Il raconte dans une de ses chansons [10] un songe étrange: un épervier sauvage était venu se poser sur son poing; il était d'abord farouche, mais il s'apprivoisa bientôt. Le poète communique ce songe à un ami qui lui dit que c'était là le présage d'un grand amour. «Alors, dit-il, vous entendrez le poète, vous verrez chansons aller et venir.» Un grand amour, c'était le secret de son enthousiasme, de son inspiration lyrique.

Mais il y en avait un autre encore plus relevé. Giraut de Bornelh est, parmi les troubadours, un des premiers et des plus éminents représentants de la poésie morale. Il semble que son œuvre appartienne à deux périodes différentes de la poésie des troubadours. Rappelons-nous que cette poésie est essentiellement «courtoise», elle vit des sentiments chevaleresques; les moindres changements dans les mœurs du temps devaient produire sur elle un effet fatal. Giraut de Bornelh a été témoin des débuts de la décadence, ou du moins de la transformation qui s'est produite dès la fin du XIIe siècle. «Autrefois, dit-il, on aimait les chansons, on se plaisait aux danses et aux lais.» «Où sont passés les jongleurs que l'on voyait si bien accueillis?... J'ai vu de gentils petits jongleurs, bien chaussés et bien habillés, aller par les cours pour faire l'éloge des dames; ils n'osent parler maintenant [11]