Tout est changé autour de lui. Les grands seigneurs ne sont plus tournés vers la poésie et la joie; leurs instincts grossiers ont repris le dessus; la guerre, le pillage, sont devenus leur passe-temps favori. Tels sont les spectacles auquel paraît avoir assisté Giraut de Bornelh. Il en aurait été victime, si l'on en croit la biographie: car le vicomte de Limoges aurait brûlé et pillé sa maison et lui aurait volé ses livres, sa bibliothèque. Le spectacle de ces désordres et de ces violences lui a inspiré quelques poésies remarquables par la sincérité de l'inspiration.

C'est la même sincérité qui règne dans les «sirventés» consacrés aux croisades. Il a su éviter les défauts ordinaires de ces poésies, c'est-à-dire la déclamation, ou la colère affectée. Ce qui domine dans les poésies de ce genre c'est une élévation de pensée et une noblesse par lesquelles il mérite bien l'éloge de Dante d'avoir été le «poète de la droiture».

Dans sa jeunesse il avait sacrifié aux goûts du jour et composé plusieurs pièces en «style obscur»; mais il abandonna bientôt ce genre faux. Il a exposé les motifs de ce changement dans une tenson qu'il composa avec un troubadour peu connu [12]. Les raisons du défenseur du style obscur peuvent se résumer en une seule: la poésie est un art trop relevé pour qu'il soit à la portée du vulgaire. A quoi Giraut de Bornelh répondit avec esprit et bon sens: «chacun ses goûts, on aime mieux les chants que l'on entend, et après tout l'on écrit pour être compris».

Cette conception ne fut pas cependant celle du grand poète qui a rendu hommage à la haute valeur morale de sa poésie. Dante ayant à le comparer à Arnaut Daniel, qu'il rencontra dans le Purgatoire, met ce dernier bien au-dessus de Giraut de Bornelh. «Il fut, dit-il, le plus grand artiste dans sa langue maternelle... En romans et en vers d'amour il surpassa tous les autres. Laisse dire les sots qui croient que Giraut de Bornelh lui est supérieur. Ils jugent d'après la renommée, mais non d'après la vérité; et ils s'affermissent dans leur jugement, avant d'avoir observé l'art et la raison [13].» Ce jugement de Dante vaut à Arnaut Daniel dans l'histoire de la littérature provençale une place peut-être plus grande que celle qu'il mérite.

Sur sa vie nous savons aussi peu de chose que sur celle des grands troubadours étudiés jusqu'ici. C'était un chevalier de Ribérac, en Périgord; il se serait adonné d'abord à l'étude des sciences, qu'il abandonna bientôt pour la poésie. Il adressa pendant quelque temps ses hommages à une dame de Gascogne et quoiqu'il n'eût pas été agréé, il aurait continué à la chanter. Il aurait vécu aussi à la cour du roi d'Angleterre Richard, où il aurait été le héros de l'anecdote suivante.

Un troubadour s'était vanté devant le roi Richard de trouver de meilleures rimes qu'Arnaut Daniel. Celui-ci accepta le défi. Le roi Richard les fit enfermer dans des appartements séparés et leur donna un laps de temps pour écrire leurs chansons. Arnaut Daniel était tellement irrité contre son impudent rival que l'inspiration lui faisait totalement défaut. L'autre au contraire eut bientôt terminé sa chanson et il passa les derniers jours à la chanter et à l'apprendre par cœur. Arnaut Daniel l'ayant entendu retint le texte et la musique. Le jour du jugement venu, il demanda à chanter le premier; puis il récita simplement la chanson de son rival. Ce dernier réclama vivement et le roi ayant interrogé Arnaut Daniel, celui-ci ne fit aucune difficulté d'avouer. Le roi fut très amusé de cette plaisanterie et rendit aux deux concurrents leurs chevaux qu'ils avaient donnés en gage [14].

L'anecdote nous laisse deviner de quoi était faite en partie la gloire, la renommée du poète Arnaut Daniel aux yeux de ses contemporains. C'est le poète des rimes riches, des rimes «chères», comme il dit. Il choisit, parmi les rimes, les plus rares et la nécessité de les enchâsser au bout des vers n'est pas pour rendre la pensée plus claire ou la suite des idées plus nette.

Il a de plus l'habitude de faire rimer les mots non dans la même strophe mais d'une strophe à l'autre. Et c'est ainsi qu'il fut d'après Dante, qui l'a imité, l'inventeur de la «sextine», où les six rimes enjambent, suivant un certain ordre, de l'une à l'autre des six strophes.

Cette recherche de la rime rare, tous ces artifices de versification que nous ne pouvons énumérer ici n'étaient qu'un des côtés de ce que l'on appelait le «style obscur» (trobar clus) ou plutôt «fermé». Les jeux de mots, les allitérations les plus fortes, en étaient un autre. Pour dérouter le lecteur profane, le troubadour détournait les mots de leur sens habituel, il en créait de nouveaux, les affublait de terminaisons nouvelles; comme cela n'aurait peut-être pas suffi à produire la bonne obscurité que l'on cherchait, on laissait aller la pensée à l'aventure; et l'ensemble de ce «beau désordre» était sans doute un «produit de l'art», mais de quel art! C'est pourtant à cette conception qu'Arnaut Daniel devait le meilleur de sa réputation. C'est pour avoir exprimé ses pensées sous la forme la plus obscure que Dante l'a appelé le chantre de l'amour et que Pétrarque le nomme le grand maître de l'amour et de la poésie [15].

On comprend qu'il soit plus difficile ici qu'ailleurs de donner par une traduction une idée de la manière d'Arnaut Daniel. Tout le charme—en nous plaçant à son point de vue—disparaîtrait: ce serait une trahison. Voici cependant quelques extraits d'une des rares poésies qui ne soient pas inintelligibles; on y retrouvera quelques traits qui rappellent les chansons de Bernard de Ventadour. C'est sans doute la seule à propos de laquelle le nom du représentant du «style clair» que fut Bernard de Ventadour puisse être évoqué,