Lorsque la feuille tombe des cimes les plus hautes et que le froid s'élève et sèche les rameaux, le taillis est privé du doux refrain des oiseaux, mais mon amour est parfait...
Tout est glacé, mais je ne puis avoir froid; car un nouvel amour me fait reverdir le cœur; je ne frissonne pas de froid, car amour me couvre et me cache, c'est lui qui me donne ma valeur et me guide.
La vie est bonne quand la joie la mène, et tel me blâme, qui est bien loin de cet idéal; je ne puis conseiller qui me blâme, car par ma foi, j'ai ma part de ce qu'il y a de mieux.
Je ne veux pas que mon cœur se mêle d'un autre amour... ni qu'il tourne ma tête ailleurs; je ne crains pas qu'il y ait femme plus belle que ma dame, ni même qui lui ressemble [16].
Dante a placé Arnaut Daniel dans le «Purgatoire»; c'est en «Enfer» qu'il rencontre Bertran de Born.
Je vis un spectacle que j'aurais peur de décrire, sans plus de preuves, si ma conscience ne me rendait fort... Je vis et il me semble que je vois encore, marcher un buste sans tête, comme marchaient les autres compagnons du triste troupeau. Il tenait sa tête coupée par les cheveux, suspendue à sa main en guise de lanterne, et cette tête nous regardait et disait: «Hélas!» De lui-même il se faisait lumière; et ils étaient deux en un et un seul en deux... Quand il fut droit au pied du pont, il leva les bras avec toute la tête, pour que ses paroles arrivassent à nous; et ses paroles furent: «Vois l'horrible supplice, toi qui, vivant, visites les morts; vois si aucun supplice ressemble au mien. Pour que tu puisses parler de moi là-haut, sache que je suis Bertran de Born qui donnai au jeune roi (d'Angleterre) de mauvais conseils. Je fis lutter l'un contre l'autre le père et le fils; Architofel ne fut pas plus perfide en excitant Absalon contre David. Pour avoir mis la division entre des personnes ainsi unies, je porte hélas! la tête séparée du corps qui devait la supporter. Ainsi s'observe en moi la peine du talion.»
Telle fut la funèbre vision de Dante. Nous sommes mieux renseignés sur le personnage historique de Bertran de Born que sur la plupart des autres grands troubadours: et nous pouvons juger si l'horrible supplice qu'il souffre aux enfers est mérité [17].
Bertran de Born était seigneur du château d'Hautefort, en Périgord. Ce château «était une forteresse de premier ordre, tout à fait digne du nom qu'on lui avait donné en la bâtissant, haute et forte; mais ce n'était pas le centre d'une seigneurie de grande importance [18]».
Bertran de Born prit une part active aux luttes politiques dont le Limousin fut le théâtre pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. C'est par là que sa vie diffère de celle de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut de Mareuil; c'est ce qui explique aussi la différence profonde qui sépare leur conception de la poésie. Ce troubadour de haute extraction, qui passa la majeure partie de sa vie à guerroyer, fut avant tout le chantre de la guerre. Il a sans doute composé quelques chansons amoureuses; mais elles sont bien pâles, à côté de celles de Bernard de Ventadour et à côté de ses poésies guerrières. En revanche il règne sans conteste dans le domaine de la poésie politique. La langue des troubadours avait besoin de passer par cette école; elle y a gagné une fermeté et une vigueur qu'elle ne connaissait guère encore.
Il est inutile de suivre pas à pas la vie de Bertran de Born: tout un livre a été consacré à ce sujet. Il suffira de n'en rappeler que ce qui est nécessaire à l'intelligence de quelques-unes de ses poésies.
Le roi d'Angleterre, Henri II, par son mariage avec Éléonore d'Aquitaine, était devenu le suzerain du sire d'Hautefort. Bertran ayant eu maille à partir avec son frère, celui-ci fit appel à Henri II, et notre troubadour fut assiégé dans son château. Il supporta vaillamment l'attaque et bientôt se réconcilia avec le roi d'Angleterre.
Il se rendit à sa cour, en Normandie; là l'attendait une grande déception. Il croyait y retrouver les goûts de luxe et de prodigalité qui régnaient dans le Midi. «Nous autres, Limousins, nous mettons la folie au-dessus de la sagesse; nous somme gais; nous aimons que l'on donne et que l'on rie.» Il n'en était pas de même à la cour anglaise et Bertran y serait mort d'ennui, si la fille du roi Henri II [19], n'avait daigné agréer ses hommages poétiques. «Il ne saurait y avoir de cour digne de ce nom, dit-il, sans que l'on y plaisante et que l'on y rie; une cour sans dons n'est qu'un parc de barons. L'ennui et la mesquinerie d'Argenton [c'était là que séjournait la cour] m'auraient tué sans faute, mais la douce figure compatissante, le bon accueil et la conversation de la Saxonne m'en ont préservé.»
Cependant des trois fils du roi d'Angleterre l'aîné, Henri, que l'on appelait le jeune roi, était jaloux de ses frères, surtout de Richard Cœur de Lion. Bertran de Born embrassa son parti et le poussa à la révolte contre son frère et son père. Au dernier moment le jeune roi hésita. Bertran lui adressa un sirventés indigné.