Je me repais de joie et d'amour et de l'amour et de la joie me vient le bonheur; mon ami est le plus gai, c'est pourquoi je suis aimable et gaie; et puisque je suis sincère, il convient qu'il le soit avec moi...

Je suis heureuse de savoir que celui que j'aime est le plus vaillant qui soit au monde; je prie Dieu qu'il donne grande joie à celui qui le premier m'attira vers lui; quelque médisance qu'on lui rapporte, qu'il n'ait confiance qu'en moi; car souvent on cueille la verge dont on se bat soi-même.

La femme qui tient à une bonne renommée doit placer son amour en un preux et vaillant chevalier; quand elle connaît sa vaillance, qu'elle ne cache pas son amour; quand une femme aime ainsi ouvertement, les preux et les vaillants ne parlent de son amour qu'avec sympathie...

Ami, les preux et les vaillants connaissent votre vaillance; et je vous demande, s'il vous plaît, de me garder votre amour [4].

On a pu remarquer combien cette chanson est conforme à la théorie de l'amour courtois. L'amour est principe de vertu: l'amant et l'objet aimé doivent réaliser l'idéal de la perfection; tout amour fondé sur ces principes et conforme à cet idéal est noble et pur; il est une vertu et non une faiblesse, et les preux et les vaillants n'en parlent qu'avec respect et sympathie. Mais il y a dans les cours une catégorie de gens dont l'unique mission paraît être de troubler l'amour des autres en répandant médisances et calomnies; c'est à eux qu'est adressé le fragment de chanson suivant.

L'amour parfait me donne joie et me fait chanter plus gaiement; et je n'éprouve ni chagrin ni ennui de savoir que ces médisants truands travaillent contre moi; leurs médisances ne m'effraient pas; bien plus, j'en suis dix fois plus gaie... Ces gens-là sont semblables au brouillard qui s'épand et fait perdre au soleil ses rayons [5].

Il semble cependant que Béatrix avait tort de garder vis-à-vis des médisants sa gaie et sereine tranquillité; ils réussirent à mettre la brouille entre elle et le comte d'Orange ou du moins ils y contribuèrent. Deux des chansons de Béatrix se rapportent à cette seconde phase du roman. Voici la traduction d'une des deux.

Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter; tellement celui que j'aime me cause de chagrin. Je l'aime d'amour parfait; mais auprès de lui ne me sont d'aucun secours ni pitié, ni courtoisie, ni beauté... Je suis trompée et trahie comme si j'étais coupable envers lui.

Ce qui me réconforte, ami, c'est que je ne commis jamais envers vous aucune faute, en aucune manière; car je vous aime plus que Seguin ne fit Valence, et il me plaît beaucoup, ami, que je vous surpasse en amour; puisque vous êtes le plus vaillant, pourquoi vous, qui êtes si doux pour les autres, pourquoi vous montrez-vous si dur pour moi en paroles et en actions?

Je suis bien étonnée, ami, que votre cœur soit si dur, et j'ai sujet de m'en plaindre. Il n'est pas juste qu'une autre femme vous enlève à mon amour... Rappelez-vous quel fut le commencement de cet amour; Dieu veuille que je ne sois pour rien dans notre séparation...

Vous devriez avoir égard à mon mérite et à ma naissance, à ma beauté et plus encore à mon cœur si parfait; c'est pourquoi je vous mande cette chanson pour vous porter mon message: je veux savoir, mon bel ami, mon doux ami, pourquoi vous m'êtes si dur et si cruel; est-ce par orgueil ou par antipathie? Mais je veux que vous sachiez par mon message que trop d'orgueil fait mal à beaucoup de gens [6].

Il semble que sous cette traduction imparfaite on sente encore la douce plainte d'un cœur blessé, et d'un cœur délicat. «Quand je veux chanter, dira une autre poétesse, Clara d'Anduze, je pleure et je soupire... et mes vers ne disent pas ce qu'il y a dans mon cœur.» C'est l'écho de ces plaintes et de ces soupirs qui survit dans les chansons de la comtesse de Die. Et peut-être, encore, comme chez Clara d'Anduze, le «meilleur de ses vers» ne fut-il jamais lu.

On pourrait continuer l'histoire de la poésie dans ce petit coin privilégié de la Provence qu'était le comté d'Orange en étudiant un autre troubadour, Raimbaut de Vaquières, dont la vie se passa en Italie et en Terre Sainte, à la suite du marquis de Montferrat. Mais il en sera question ailleurs. Quittons un moment la Provence pour une autre région, Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die pour Pierre d'Auvergne [7].

Pierre d'Auvergne est à peu près contemporain de Bernard de Ventadour et aussi de Giraut de Bornelh et d'Arnaut de Mareuil; car son activité poétique s'étend de 1158 à 1180 environ. L'auteur anonyme de sa biographie nous a donné sur sa vie quelques renseignements qu'il tenait du Dauphin d'Auvergne, troubadour qui fut en relations avec Pierre; mais ces renseignements sont peu nombreux. Ils nous apprennent que Pierre d'Auvergne était le fils d'un bourgeois de Clermont-Ferrand.

Il était savant et très lettré. Il était beau et avenant de sa personne... Il fut bon poète et le premier troubadour qui vécut au delà des montagnes [8].

Il fut très honoré et fêté par les vaillants barons et les nobles dames du temps... Il fut regardé comme le meilleur troubadour jusqu'au moment où parut Giraut de Bornelh... Il était très fier de son talent et méprisait les autres troubadours... Il vécut longtemps dans le monde, puis il fit pénitence avant de mourir.

Suivant d'autres témoignages il se destina d'abord à la carrière ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat. Un troubadour de son temps le lui rappelle en lui disant: «Quand Pierre d'Auvergne se fit chanoine, pourquoi se promettait-il à Dieu tout entier, puisqu'il ne devait pas tenir son serment? Car il se fit jongleur fou et perdit ainsi tout son mérite.»