Pendant son stage parmi les chanoines, qui paraît avoir été assez bref, ce troubadour ne prit pas le goût de l'humilité. «Jamais avant moi, dit-il, ne furent écrits de vers parfaits.» Par cette vantardise il appartient bien à la grande famille des troubadours, qui ressemblent sur ce point à la plupart des autres poètes comme des frères. «Pierre d'Auvergne, dit-il ailleurs, a une telle voix qu'il chante dans tous les tons et ses mélodies sont douces et agréables; il est maître de tout, pour peu qu'il mette un peu de clarté dans sa poésie, qu'on n'entend pas sans peine.» Remarquons cette réflexion; Pierre est lui aussi un des représentants du style obscur; mais il semble reconnaître ici qu'il y a quelque excès dans l'emploi de ce genre et en effet toute une partie de ses poésies est composée d'après cette nouvelle conception.

Le sentiment de sa valeur et de sa supériorité poétique se montre avec éclat dans une curieuse composition [9] qui est le premier essai de satire littéraire dans la poésie des troubadours. Pierre d'Auvergne y cite une bonne douzaine de poètes contemporains et il les gratifie à mesure de quelques épithètes peu flatteuses, mordantes en général, quelquefois cyniques et grossières. On retrouve dans cette satire un écho vivant des sentiments qu'un grand poète du temps pouvait avoir pour ses confrères en poésie; ces sentiments ne sont nullement charitables.

La vie de Pierre d'Auvergne ressemble à celle de la plupart des troubadours. Une de leurs habitudes—presque une nécessité—était de courir le monde, le monde un peu étroit où s'exerçait leur activité. Pierre d'Auvergne séjourna quelque temps en Espagne. Il y visita la cour de Sanche III de Castille; c'était un roi chevaleresque; on l'appelait, dit un chroniqueur du temps, «le père des pauvres, le protecteur des veuves et des orphelins, le justicier des peuples [10]». Mais ce n'étaient pas ces qualités qui attiraient les troubadours: Sanche n'aurait pas été un prince parfait s'il n'avait connu l'art de donner largement, royalement, à tous les quémandeurs, grands seigneurs castillans ou troubadours, qui venaient à lui: cela aussi était une vertu chevaleresque.

Ce fut sans doute le même motif qui attira Pierre d'Auvergne à la cour d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et à celle de Raimon V de Toulouse. C'étaient les plus brillantes qui fussent alors dans le Sud de la France; elles furent deux foyers vivants de poésie pendant la seconde moitié du XIIe siècle.

Parmi les poésies de Pierre d'Auvergne quelques-unes sont des poésies religieuses: elles seront étudiées dans un des chapitres suivants. Une dizaine ont trait à l'amour. Elles ne se distinguent guère de la plupart des poésies consacrées par les troubadours à leur thème favori. Ce sont les mêmes plaintes sur la cruauté et l'orgueil de sa dame qui ne daigne lui témoigner aucune pitié. «La dame chantée par le poète, dit son éditeur, n'est qu'une ombre sans nom, sans individualité, sans personnalité.» Ceci est d'autant plus grave que nous sommes à peine dans la période classique, encore près des origines.

Mais Pierre d'Auvergne était capable, le cas échéant, de sincérité et ce fut au moins une fois un gracieux poète. Il trouva une manière originale d'envoyer un message d'amour; le poétique messager fut un rossignol. Et voici la charmante composition où l'oiseau du printemps joue le principal rôle. Le poète s'adresse en ces termes à son messager ailé.

«Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes sentiments et qu'elle te dise sincèrement les siens; qu'elle me les fasse connaître ici..., et que d'aucune manière elle ne te garde auprès d'elle...»

L'oiseau gracieux s'en va aussitôt, droit vers le pays où elle règne; il part de bon cœur et sans crainte jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée.

Quand l'oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se mit à chanter doucement, comme il fait d'ordinaire vers le soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles qu'elle daigne ouïr.

«Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre pouvoir pour chanter selon votre plaisir...

«Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui ait pour vous tant d'amour; je partirai et volerai avec joie où que j'aille; mais non, car je n'ai pas dit encore mon plaidoyer.

«Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour ne devrait guère tarder, tant qu'amour a des loisirs; car bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme la fleur change de couleur sur la branche...»

Telle est la première partie du récit, la première scène de la petite comédie imaginée par le poète. En voici la seconde.

L'oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l'ai envoyé; et il m'a fait tenir un message, suivant la promesse qu'il m'a faite: «Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît; or écoutez—pour le lui dire—ce que j'ai au cœur...

«J'ai bien sujet d'être triste, car mon ami est loin de moi... la séparation fut trop rapide, et, si j'avais su, je lui aurais témoigné plus de bonté; c'est ce remords qui m'attriste.

«Je l'aime de si bon cœur qu'aussitôt que je pense à lui me viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît...

«Même avant de le voir il m'a toujours plu; je ne voudrais pas en avoir conquis qui fût de plus haute naissance...

«Le bon amour est semblable à l'or, quand il est épuré; il s'affine de bonté pour celui qui le sert avec bonté; et croyez que l'amitié chaque jour s'améliore...

«Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui obéis.» Et l'oiseau est revenu très vite, bien renseigné et parlant volontiers de son heureuse aventure [11].

Ce récit—ou plutôt cette petite comédie—est des plus poétiques. D'autres troubadours ont employé les oiseaux comme messagers d'amour: les hirondelles, les perroquets et les étourneaux ont eu tour à tour cet honneur. Mais le rossignol que Pierre d'Auvergne charge de son message tient une place à part parmi ces personnages ailés. C'est un avocat habile, discret et disert, sachant choisir son temps pour ne pas surprendre ni étonner; procédant sans brusquerie, par allusions voilées, par réflexions générales; tâchant, suivant une formule chère aux rhétoriqueurs, de persuader plutôt que de convaincre. Et avec quelle joie et quelle rapidité ce messager ailé s'acquitte de sa mission! C'est ce modeste personnage qui fait l'unité de cette poésie.