C'est à peu près dans les mêmes termes, mais avec plus de grâce mélancolique, qu'un troubadour de la première période, Pierre d'Auvergne, prend congé du monde, du «siècle». «Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le Juge juste m'éloignait de vous, car c'est à vous que je dois les honneurs et la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois; je cesse d'être votre ami, je suis trop heureux d'aller où le Saint-Esprit me guide; c'est lui qui me mène; ne vous fâchez pas si je ne reviens pas vers vous [6].» On croirait entendre comme un écho de la gracieuse composition où le même poète fait du rossignol un si habile messager d'amour.
Il semble que cet adieu de Pierre d'Auvergne à l'amour ait été définitif. Il reste de lui une série de pièces consacrées uniquement à exprimer les louanges de Dieu et le mépris des biens terrestres. Voici le début d'une véritable «hymne pour le Seigneur», en l'honneur de la Trinité.
Loué soit Emmanuel, le Dieu du Ciel et de la Terre, qui est un en trois personnes, saint-esprit, fils, et père accompli... C'est celui qui voulut venir au monde pour effacer nos péchés et par qui les quatre éléments furent séparés... C'est Dieu, qui était hier et qui sera demain, car il n'eut jamais de commencement... Il se sacrifia lui-même pour que le premier péché fût effacé; et ce fut une grande peine de voir que celui qui n'avait jamais péché a souffert les maux des hommes, a subi la mort sous Ponce Pilate et est ressuscité de son linceul... C'est en ce Dieu que je crois, c'est par lui que j'existe... je lui donne mon âme et mon cœur [7].
Cette poésie ressemble fort à une hymne de l'Église en l'honneur de la Trinité; ce sont les mêmes thèmes, le même développement. Mais les souvenirs de la vie miraculeuse du Christ y sont trop nombreux; ceci aussi appartient au cercle d'idées dans lequel se meuvent les hymnes et les poésies religieuses de toute sorte écrites en latin. En somme les poésies de ce genre ont peu d'originalité; les épopées françaises sont remplies de tirades où, sous prétexte d'invocation à Dieu, le poète rappelle les principaux événements de l'ancien et du nouveau Testament. C'est aussi un abus d'énumérations de ce genre qui gâte une autre poésie religieuse du même Pierre d'Auvergne.
C'est vous, dit-il à Dieu, qui avez sauvé Sidrac de la flamme ardente, qui avez tiré Daniel de la fosse, Jonas de la baleine et qui avez protégé Suzanne contre les faux témoins; vous avez nourri la multitude, seigneur souverain, de cinq pains et de deux poissons... vous avez fait la terre et d'un seul signe le soleil et le ciel; vous avez détruit Pharaon et donné aux fils d'Israël le miel, la manne et le lait [8]...
Cette énumération, que nous abrégeons, est longue et monotone; la poésie dont elle fait partie est froide et peu intéressante. Plus poétiques sont quelques autres compositions religieuses du même auteur où la pensée n'est pas remplacée comme ici par une longue série d'allusions bibliques.
Pierre d'Auvergne y insiste avec quelque bonheur d'expression sur le thème de la mort, de l'inanité des richesses qu'il faudra abandonner sans retour. Il s'étonne que l'homme ne pense pas plus souvent à ce dernier acte de la vie; «il faudra mourir, dit-il, et passer par le chemin où sont passés nos pères»; «nous mourrons tous, dit-il ailleurs, les richesses ne nous sauveront pas... contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis...» Ce sont là des thèmes lyriques par excellence; d'autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur; mais Pierre d'Auvergne est un des premiers à les traiter; cette priorité d'abord et ensuite une certaine originalité dans l'expression de sentiments que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore justifient l'attention que l'on doit donner dans l'histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses.
Les mêmes thèmes forment le fond de certaines poésies morales et religieuses de Giraut de Bornelh. Elles n'ont pas l'allure épique des poésies religieuses de Pierre d'Auvergne; les énumérations bibliques en sont absentes. Mais Giraut de Bornelh insiste également sur la nécessité de la mort et sur le mépris des richesses qu'il faudra abandonner sans retour. Ces thèmes appartiennent aux poètes lyriques aussi bien qu'aux sermonnaires; Giraut de Bornelh lui-même appelle une fois une de ces compositions un «sermon», mais ce sont en général des sermons un peu spéciaux, destinés à réveiller l'ardeur des chrétiens pour les croisades. Quoique l'élément religieux y soit assez développé, on peut les considérer comme un genre à part.
En effet les chants de croisade sont plutôt, ou sont tout autant des poésies historiques que des poésies religieuses. Les thèmes qui y sont développés n'ont rien d'original; ce qui y domine d'ordinaire, c'est la critique plus ou moins vive, suivant les tempéraments, de ceux qui, par lâcheté ou par négligence, laissent le «saint pays» aux mains des infidèles. Cette partie historique, et souvent satirique, a plus d'importance que l'autre, la partie religieuse. Le «chant de croisade» est devenu de bonne heure un genre, lui aussi un peu conventionnel et factice. Qu'il s'agisse des Sarrasins d'Espagne ou des Turcs de Syrie, c'est par les mêmes arguments que les troubadours cherchent à exciter contre eux les chefs de la chrétienté.
Ces arguments ressemblent fort à ceux que les prédicateurs du temps devaient développer; comme eux les troubadours rappellent le lieu où le Christ fut mis en croix; ils font miroiter l'espoir des récompenses futures et aussi celui de récompenses plus immédiates. Ces chants ne sont pas à proprement parler des poésies religieuses; l'amour de la religion, sincère ou fictif, les inspire; mais ce n'est pas la seule source d'inspiration; dans leur ensemble ils appartiennent plutôt à la catégorie des sirventés politiques qu'à celle des poésies religieuses.