On peut en dire autant des «planns» ou plaintes funèbres. C'est là un genre où l'absence de sentiments religieux ne se comprendrait guère, surtout au moyen âge. En effet la plupart se terminent par une prière. Quelques-unes de ces pièces sont touchantes de naïveté ou de sincérité, mais beaucoup d'entre elles prennent de bonne heure l'apparence de formules toutes faites. Dans la plupart des cas la partie laudative occupe la première place; l'élément religieux y est accessoire. Laissons donc de côté «chants de croisade» et «plaintes funèbres» en abordant la période de floraison de la poésie religieuse.

Mais auparavant nous citerons encore une poésie religieuse de cette première période; c'est une aube de Folquet de Marseille, le futur évêque de Toulouse et persécuteur des Albigeois. On remarquera la gravité et l'élévation de cette sorte de prière du matin.

Vrai Dieu, je m'éveillerai aujourd'hui en vous invoquant vous et Sainte Marie; car l'étoile du ciel vient de vers Jérusalem et me fait dire: Debout, hommes qui aimez Dieu; le jour est proche et la nuit tient sa route; Dieu soit loué et adoré par nous; prions-le de nous donner la paix pendant toute notre vie. La nuit va et le jour vient dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et parfaite.

Seigneur Dieu qui naquis de la Vierge Marie pour nous sauver de la mort et restaurer la vie et pour détruire l'enfer que le Diable tenait, toi qui fus levé en croix, couronné d'épines, abreuvé de fiel, Seigneur, ce bon peuple vous demande grâce pour que votre pitié lui pardonne ses péchés. La nuit va et le jour vient, etc.

Dieu, donnez-moi le savoir et l'intelligence, pour que j'apprenne vos saints commandements, que je les entende et les comprenne; que votre piété me protège et me défende pour que ce monde terrestre ne m'emporte pas avec lui; car je vous adore, Seigneur, et je crois en vous, je m'offre à vous, moi et ma foi; je vous demande grâce et pardon de mes péchés.

Je prie ce Dieu glorieux, qui se sacrifia pour nous sauver tous, de répandre sur nous le Saint Esprit; qu'il nous garde du mal, nous donne la joie et nous conduise parmi les siens, là-haut, dans son royaume... La nuit s'en va et le jour vient, dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et parfaite [9].

Les troubadours que nous avons précédemment cités, Pierre d'Auvergne et Giraut de Bornelh, appartiennent à la première période de la poésie provençale: Pierre d'Auvergne est un des plus anciens troubadours; Giraut de Bornelh est de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle. Les poésies religieuses forment une exception dans leur œuvre, et même dans la littérature du temps.. C'est surtout au XIIIe siècle que ces poésies se développent de plus en plus.

Le poète qui a le plus contribué à ce développement est le satirique Peire Cardenal auquel a été consacrée une partie du dernier chapitre. On y a vu sa haine des mauvais prêtres, mais en même temps son attachement aux dogmes de l'Église. Sans doute il est surtout un satirique et son «Credo» n'est qu'une introduction à une satire des plus violentes et des plus crues contre une catégorie de religieux. Mais ses poésies morales et religieuses sont par beaucoup de côtés de vrais «sermons» et c'est le titre que quelques manuscrits leur donnent. On n'a pas de peine à concevoir quels en sont les thèmes principaux; ce sont: la nécessité de se préparer à la dernière heure, dont nous ne sommes pas les maîtres, la crainte de Dieu le souverain juge, le jugement dernier; ce dernier thème en particulier, qui a toujours inspiré sermonnaires, peintres ou poètes, a été traité d'une manière fort hardie par Peire Cardenal. La traduction suivante fera juger de l'originalité de cette conception; ce sont des accents qu'on n'avait pas encore entendus dans la langue des troubadours.

Je veux commencer un nouveau sirventés que je réciterai au jour du jugement, à celui qui me créa et me forma du néant; s'il veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai: Seigneur, pitié, arrêtez; j'ai combattu (pour vous) toute ma vie les méchants, gardez-moi, s'il vous plaît, des tourments de l'enfer.

Je ferai émerveiller toute sa cour, quand on entendra mon plaidoyer; car je dis que Dieu est injuste envers les siens, s'il pense les détruire et les mettre en enfer; car il est juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu d'abondance gagne la disette; Dieu doit être doux et libéral pour retenir à la mort les âmes (de ses créatures).

Sa porte ne devrait pas se fermer... pourvu que toute âme qui voudrait y entrer y passât joyeusement, car jamais cour ne sera parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit; et quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il ne nous ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison.

Il devrait bien anéantir les diables; il en aurait plus d'âmes et plus souvent; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s'en absoudre lui-même...

Beau seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous; au contraire j'ai en vous le ferme espoir que vous m'assisterez à l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous ferai une belle proposition: renvoyez-moi où j'étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes péchés; car je ne les aurais pas commis, si je n'avais pas existé.

Si, ayant souffert en ce monde, j'allais brûler en enfer, ce serait tort et péché; car je puis vous reprocher que pour un bien vous m'avez donné mille maux. Par pitié je vous prie, dame Sainte Marie, qu'auprès de votre fils vous nous serviez de guide [10].

«Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de cette étrange prière, dit Fauriel; il ne faut y voir ni plaisanterie ni ironie... sa pensée est grave et sérieuse... On entrevoit qu'il [Peire Cardenal] imagine l'existence du mal comme la conséquence d'une espèce de dualisme, mais d'un dualisme, pour ainsi dire, accidentel, qu'il dépendrait de Dieu de ramener à l'unité [11].» La question se pose de savoir si le dualisme imaginé par Peire Cardenal ne porte pas la marque des croyances hérétiques du temps, qui admettaient l'existence d'un principe du bien et d'un principe du mal dans le monde. La hardiesse de Peire Cardenal dans cette conception n'est égalée que par celle d'un troubadour obscur de la décadence qui, dans une tenson avec Dieu, discute en toute liberté le problème du mal [12].

Mais les poésies de ce genre sont en somme rares: les deux que nous venons de rappeler sont les plus hardies. D'ordinaire les troubadours ne traitaient pas des sujets aussi relevés; d'abord ils n'en avaient pas le goût et puis le jeu était dangereux. L'Église s'est toujours défiée des auxiliaires qui, en dehors des rangs du clergé, ont voulu l'aider dans les querelles et les discussions théologiques et métaphysiques; au moment où l'Inquisition fonctionnait dans le Midi de la France, il y avait quelque imprudence pour les poètes à traiter des sujets qui touchaient au dogme; plus d'un qui en eut peut-être l'idée en fut retenu par la «crainte du Seigneur» et surtout des représentants plutôt rudes qui jugeaient en son nom.

La poésie de Peire Cardenal se terminait par une invocation à la Vierge. Ceci est quelque chose de nouveau dans la lyrique provençale. Cette simple mention permet de juger la différence qui existe entre l'époque de Jaufre Rudel et de Bernard de Ventadour et celle de Peire Cardenal. Une autre poésie du même troubadour marquera mieux cette différence: c'est une chanson en l'honneur de la Vierge.

Vraie Vierge Marie, véritable vie et véritable foi, vraie mère et véritable amie, vrai amour et vraie pitié, que par ta pitié il arrive que je sois aimé de ton fils. Traite la paix avec ton fils, s'il te plaît, dame, réconcilie-nous avec lui.

Tu réparas la folie qui s'empara d'Adam; tu es l'étoile qui guide les passants au saint pays; tu es l'aube du jour dont ton fils est le soleil, car il chauffe et il éclaire, ce fils sincère plein de droiture.

Tu naquis en Syrie, de bonne naissance, mais pauvre d'avoir, douce, pure et pieuse, en actes, en paroles et en pensées, formée en toute perfection, sans aucune tache, ornée de tous les biens; et tu parus si douce que Dieu descendit en toi.

Celui qui en toi se fie n'a pas besoin d'autre défense; si tout le monde périssait, celui-là ne périrait pas; car à tes prières s'adoucit le Très-Haut et ton fils ne contrarie jamais tes volontés.

David en sa prophétie dit en un psaume qu'il fit qu'à droite de Dieu, du Roi promis par la Loi, était assise une Reine vêtue de vair et d'orfroi; c'était toi, sans aucun doute. Traite la paix avec ton fils, dame, réconcilie-nous avec lui [13].