Seulement la littérature provençale n'avait déjà plus la vie nécessaire pour créer les formes nouvelles qui convenaient à ce genre nouveau; la lyrique religieuse prit la forme de la lyrique profane, toute la forme même, métrique, mélodies peut-être, en tout cas idées et expressions.

La transformation ne fut pas difficile; déjà Pierre d'Auvergne avait chanté l'amour céleste dans des termes qui prêtent à l'équivoque. Il était plus facile encore de chanter la Vierge, la dame, dona, par excellence. La lyrique courtoise, si raffinée, n'eut pas de peine à s'accommoder à cette direction nouvelle. La conception que les troubadours s'étaient faite de l'amour s'y prêtait à merveille. N'en avaient-ils pas fait un principe de vertu et de pureté? Sans effort, sans violence, les mêmes images, les mêmes termes qui leur avaient servi à chanter l'amour terrestre servirent à la description de leur nouvel idéal. La Vierge fut la plus aimable, la plus gracieuse, la plus belle des femmes; on se déclara son amant parfait, on se soumit à ses volontés; on lui reconnut tous les dons et toutes les vertus, une fidélité sans bornes, une douceur ineffable pour ses soupirants; tels sont les principaux traits par lesquels se manifesta ce nouveau culte poétique.

Les débuts de cette conception apparaissent d'abord chez des troubadours d'origine italienne. Voici comment l'un d'eux chante la Vierge.

Ah! Vierge en qui j'ai mis mon amour, s'il vous plaît d'entendre mon ardente prière, jamais je ne dois craindre de manquer de joie parfaite, vif ou mort je la posséderai... O noble dame, dont la valeur dépasse celle de toutes les autres femmes, on peut vous louer sans crainte d'être contredit; en vous louant personne ne peut mentir, car vous êtes la fleur de la vraie connaissance, fleur de beauté, fleur de vraie pitié... Je sais, dame, que qui se souvient de vous et qui se donne de bon cœur à votre service se sert lui-même, car il est sûr de jouir de sa récompense et de ne pas voir ses services méprisés [17]...

Voilà un exemple de cette transformation; en voici un autre pris chez un troubadour de Béziers; il est moins caractéristique en apparence; mais l'auteur a emprunté le mètre et les rimes d'une des plus jolies chansons que le troubadour Rigaut de Barbezieux ait consacrées à l'amour profane.

Je voudrais sur la meilleure de toutes les femmes faire une chanson agréable; car je ne veux pas chanter d'autre dame que la Vierge de douceur. Je ne puis mieux employer mes bonnes paroles qu'à chanter la dame de miséricorde où Dieu mit et plaça tous les biens; aussi je la prie d'agréer mon chant [18].

Cette pièce appartient à la deuxième moitié du XIIIe siècle. Plus la littérature provençale approche de sa fin, plus les pièces de ce genre se multiplient. En voici des exemples empruntés aux derniers troubadours, en particulier à Guiraut Riquier. Une chanson composée en 1288 commence ainsi:

Ni les mois chauds ou froids, ni la saison tempérée où paraissent les fleurs, ne me font chanter d'amour parfait pour la dame dont je suis le parfait amant. Mais je chante en toute saison, quand il me plaît, car elle dont je suis énamouré est la meilleure et la plus gracieuse qui fût jamais, et j'espère qu'elle me rendra joyeux, quoique je ne lui sois point encore tout à fait soumis.

Et la théorie du pouvoir ennoblissant de l'amour nous est exposée dans toute son ampleur.

Je ne lui suis point encore assez soumis, car je pense encore aux viles actions; qui veut le secours de ma dame ne doit pas se plaire au mal; car elle n'y a jamais pensé. Et quand je considère ses grandes bontés, le grand et singulier honneur qu'elle m'a fait, quand je pense qu'elle me veut pour serviteur, je dois tenir mon cœur en respect.

Je dois le tenir en respect pour que ma volonté folle ne me fasse commettre aucune faute envers la belle que j'adore; car je serai comblé de richesses si je suis aimé par elle; donc je dois rester tout à fait maître de mon cœur, si de mauvais désirs lui viennent...

Car les belles actions conviennent au parfait amant; et puisque j'aime la meilleure qui soit au monde, tous faits courtois me conviennent... Tout homme qui obtient l'amour de ma dame apprend d'elle à se conduire avec courtoisie et sincérité; il ne se préoccupe de rien, n'a pas à flatter ses rivaux ni à craindre d'être supplanté par eux; et s'il devient de ses amis intimes il montera en grande richesse...

Que ma Dame prie celui à qui tous les parfaits amants adressent leurs prières de faire de moi un amant parfait [19].