On n'a pas eu de peine à reconnaître au passage les traits les plus caractéristiques de la phraséologie conventionnelle des chansons d'amour. Les anciens troubadours attendaient le retour du printemps pour chanter leur dame; l'amour ne paraissait, semble-t-il, qu'avec le renouveau de la nature; c'était un amour incomplet; celui qui anime notre poète éclate en toute saison.

L'amant, dans l'ancien temps, pouvait craindre les rivaux, les jaloux et les médisants; il n'y a plus à craindre que la nouvelle «dame» chantée par les troubadours soit accessible à leurs médisances; elle est par excellence un principe de bien, elle développe la «connaissance», l'entendement du poète et lui inspire la pureté du cœur.

La même transformation de la conception de l'amour s'observe dans la composition suivante du même poète.

Je pensais souvent chanter l'amour au temps passé, mais je ne le connaissais pas, car je nommais amour ma folie; maintenant amour me fait aimer une telle dame que je ne puis la craindre ni l'honorer assez, ni l'aimer comme elle le mérite...

Par son amour j'espère croître en mérite, en honneur, en richesse et en grande joie; c'est vers elle seule que mes pensées et mes désirs devraient se tourner; puisque par elle je puis obtenir tous les biens que je désire, je dois mettre tout mon soin à la servir; car je suis aimé d'elle, pourvu que je me conduise envers elle suivant le code du parfait amant...

Elle a une beauté si grande que rien ne peut la diminuer; rien n'y manque, elle resplendit nuit et jour... Ma Dame je puis la nommer à bon droit Belle Joie (c'est le nom par lequel il désignait l'objet de son amour terrestre)...

Je ne suis pas jaloux de celui qui recherche l'amour de celle que j'aime; j'y trouve au contraire un grand plaisir; celui qui ne daigne pas l'aimer me déplaît fort: car je crois fermement que de son amour viennent tous les biens. Je prie ma dame de protéger ses amoureux, de sorte que chacun voie ses désirs accomplis.

On pourrait emprunter d'autres exemples à l'œuvre du dernier troubadour; prenons-en quelques-uns à celle d'un de ses contemporains, un poeta minor assez gracieux, Folquet de Lunel [20]. Lui aussi a chanté l'amour profane et de façon assez heureuse, comme le montre le début de la chanson suivante. «Il m'en a pris comme au marinier, quand il s'est lancé dans la haute mer, avec l'espoir de trouver le temps qu'il cherche et désire le plus; et quand il est sur la mer profonde, le mauvais temps renverse sa barque; il ne peut éviter le péril, il ne peut rester ni fuir.» C'est ainsi que par sa folie il s'est mis à aimer «sans l'espérance d'obtenir une joie rare de la gaie et gracieuse dame qui est belle et blonde, pure et exempte de toutes mauvaises qualités, et qu'on ne peut s'empêcher, quand on la voit, d'aimer follement». Voilà comment notre troubadour chante l'amour profane. Et voici maintenant comment il chante l'amour religieux.

Pour maintenir l'amour et le plaisir, et la joie parfaite, pour plaire, s'il se peut, à celle qui daigne m'accorder ses faveurs, je fais une chansonnette légère: car je suis dans un tel état que ni nuit ni jour ne me quitte le parfait amour que je porte à celle qui m'affermit en amour.

Une autre de ses chansons est un modèle du genre.

Les actes et les paroles de ma dame sont si parfaits que celui-là a bien raison de se réjouir que l'amour a poussé à l'aimer.

Ma dame ne veut ni suppliants gracieux ni amoureux, mais elle veut des amants parfaits, ni faux ni volages, car elle n'est ni volage ni fausse; jamais elle ne se mire ni ne se farde; elle n'écoute pas les galanteries, et tout parfait amant en a obtenu bonne récompense.

Ma dame est d'une beauté si parfaite que je n'y désire aucune amélioration; car jamais femme des deux lois (ancien et nouveau Testament) n'atteignit un si haut mérite. Sa valeur est si grande que tout ce qu'elle fait plaît à Dieu... et ceux qui la prient sont plus nombreux que ceux qui prient toute autre dame.

Nous pouvons arrêter là cette étude sur la poésie religieuse; non qu'il n'y ait d'autres monuments postérieurs à ceux que nous venons de citer, et qui sont de la fin du XIIIe siècle. Au contraire le XIVe siècle voit le triomphe de ce genre nouveau; c'est même le seul genre admis par l'école toulousaine; mais d'abord, la poésie provençale du XIVe siècle n'a que la langue de commune avec la poésie des troubadours; et puis, dans cette longue série de pièces consacrées à la Vierge couronnées aux Jeux Floraux de Toulouse pendant le XIVe siècle, il en est peu qui méritent d'être tirées de l'oubli. Il suffira d'en dire quelques mots à propos du dernier troubadour.

On a observé que la transformation de la lyrique «courtoise» en poésie religieuse avait pu se produire facilement. En effet l'amour terrestre et l'amour divin ne s'expriment pas en deux langues différentes; le langage des mystiques n'est pas autre chose qu'une variété du langage de l'amour et on transformerait sans peine une page de sainte Thérèse en déclaration amoureuse. De plus la conception que l'ancienne poésie provençale s'était faite de l'amour se prêtait à cette transformation; mais la conception des troubadours de la décadence s'y prêtait encore davantage. Leur amour était un amour épuré, idéalisé, mystique déjà par plus d'un côté. Ainsi la conception sensuelle de l'amour du comte de Poitiers aboutissait par une lente évolution, que les événements politiques et religieux dont le Midi fut le théâtre au XIIIe siècle avaient précipitée, à la théorie de l'amour religieux telle qu'elle apparaît chez les derniers troubadours.