En considérant cet aboutissement final la pensée se reporte involontairement à la belle poésie où un des plus grands poètes modernes a exprimé en traits de génie l'opposition entre le paganisme et le christianisme. Un jour vint d'Athènes à Corinthe un jeune homme qui y était inconnu; il allait chez un habitant de la ville, ami de son père; les deux pères avaient fiancé leurs deux enfants. Reçu dans la famille par la mère qui veillait seule au milieu de la nuit, il se retira dans sa chambre, brisé de fatigue; il vit bientôt venir à lui une jeune fille, habillée et voilée de blanc, le front orné d'un ruban noir et or. «Reste, belle enfant, dit-il; là sont les dons de Cérès et de Bacchus et tu apportes l'amour, ô chère enfant.—Reste debout, jeune homme, reste loin; je n'appartiens pas à la joie; le dernier pas, hélas! est dû à la folie de ma bonne mère qui fit après sa guérison le vœu suivant: que Jeunesse et Nature soient désormais soumises au Ciel. Et aussitôt le tourbillon mêlé des anciens dieux a quitté la maison.»
C'est ainsi que s'exprime Gœthe dans la Fiancée de Corinthe. «Quand une croyance germe, dit-il dans la même ballade, souvent l'amour et la fidélité sont arrachés du sol comme de mauvaises herbes.» C'est ce qui a eu lieu à la fin de l'ancienne poésie provençale; on s'en rendra mieux compte en étudiant l'œuvre et la vie du dernier troubadour. Mais auparavant suivons le conseil par lequel la jeune Corinthienne s'excuse devant sa mère de n'avoir pas tenu son serment: «revenons aux anciens dieux», en étudiant l'histoire des troubadours en Italie, et leur influence sur Dante et sur Pétrarque.
CHAPITRE X
LES TROUBADOURS EN ITALIE
Relations entre le Midi de la France et le Nord de l'Italie.—Raimbaut de Vaquières et le marquis de Montferrat.—L'école sicilienne et Frédéric II.—Troubadours nés en Italie.—Les Génois Lanfranc Cigala et Boniface Calvó.—Sordel: sa vie aventureuse; le poète.—Le Sordel de Dante.—Dante et les troubadours.—L'école de Bologne.—Le dolce stil nuovo.—Pétrarque.
L'influence de la poésie des troubadours s'est fait sentir de bonne heure sur les pays voisins; parmi eux l'Italie, surtout l'Italie du Nord, tient une place à part.
Les relations avec le Midi de la France, soit par terre soit par mer, y étaient faciles. Les principales villes riveraines de la mer latine, mare nostrum, Gênes, Pise, Marseille, Narbonne, y étaient unies par des traités de commerce et d'amitié. De plus l'ancien provençal était, par plus d'un côté, assez voisin de la langue italienne, pour que la poésie des troubadours pût être facilement comprise et goûtée de nos voisins; la poésie en langue vulgaire n'existait pas d'ailleurs en Italie. Enfin les petits princes de l'Italie du Nord étaient aussi accueillants à la poésie que les grands seigneurs du Midi de la France. Aussi les troubadours passaient-ils facilement de la cour des comtes de Toulouse ou de celle des comtes de Provence à celle des marquis d'Este ou de Montferrat. Partout ils retrouvaient la même société courtoise et élégante pour laquelle ils écrivaient. C'est à Gênes, à Venise, et dans la marche de Trévise, qu'existèrent les principaux foyers poétiques.
Déjà chez Bernard de Ventadour on trouve des allusions aux choses d'Italie. Il y eut probablement des troubadours à la cour de Frédéric Ier Barberousse (1152-1190). Peire Vidal se trouvait en 1195 à la cour de Boniface, marquis de Montferrat: il prend parti dans les luttes des Milanais, des Pisans et des Génois; il aime à habiter au milieu des «Lombards joyeux» plutôt qu'au milieu des Allemands, dont le parler semble un «aboiement de chien [1]».
Mais Peire Vidal avec son humeur vagabonde ne séjourna pas longtemps en Italie. Au contraire, un autre troubadour du temps, Raimbaut de Vaquières, passa auprès du marquis de Montferrat la plus grande partie de son existence. Il était originaire du comté d'Orange et fils d'un pauvre chevalier. Il vint à la cour du prince d'Orange, Guillaume IV, et échangea des poésies avec son protecteur. Mais au bout de quelque temps il partit pour l'Italie, fut admis à la cour du marquis de Montferrat, fut armé chevalier par lui, le suivit à la croisade et mourut sans doute à ses côtés dans la principauté de Salonique qui était échue au marquis.