Boniface Calvó de retour dans Gênes, sa patrie, eut l'occasion d'être utile à un confrère malheureux, au troubadour Bartholomée Zorzi. Ce troubadour était originaire de Venise où il s'adonnait au commerce. Pris dans un de ses voyages, poétiques ou commerciaux, par des corsaires génois, il fut emmené en captivité à Gênes, qui était en lutte avec sa ville natale. Il resta sept ans en prison. Boniface Calvó, dans un sirventés adressé aux Génois, n'avait pas ménagé les Vénitiens. Très courageusement le poète prisonnier composa pour la défense de sa patrie une réponse qu'il adressa à Boniface Calvó; celui-ci, loin d'en vouloir à son confrère malheureux, fit sa connaissance et devint son meilleur ami.
Mais le plus célèbre des troubadours d'origine italienne est sans contredit Sordel, né dans la patrie de Virgile, à Mantoue, au début du XIIIe siècle [14]. Il eut une vie des plus agitées. L'un de ses biographes dit qu'il était de «noble naissance, avenant de sa personne, bon chanteur et bon troubadour»; mais il ajoute qu'il était de mauvaise foi avec les barons qui avaient affaire à lui et... avec les femmes.
Un de ses premiers exploits causa un beau scandale. Sordel était à la cour du comte de Saint-Boniface; il lui enleva sa femme, la comtesse Cunizza, avec la complicité du propre frère de la comtesse. Le comte de Saint-Boniface était bien disposé à ne pas laisser ce méfait impuni et la vie de Sordel n'était rien moins que sûre. Aussi se décida-t-il bientôt à partir en Provence. Son humeur le mena plus loin, en Espagne et jusqu'en Portugal; c'est même le seul troubadour dont on trouve le nom cité dans les œuvres de l'école portugaise. Revenu en Provence, il y devint le familier du comte Barral de Baux (qui défendit Marseille contre Charles d'Anjou), puis suivit son seigneur devenu l'allié de Charles. Il accompagna ce dernier dans son expédition de Sicile. «Il revenait ainsi en Italie vieilli, après une absence très longue pendant laquelle les événements les plus tragiques avaient dévasté la «Marche joyeuse» [celle de Trévise], théâtre de ses aventures de jeunesse [15].» La plupart des protecteurs ou des ennemis de Sordel étaient morts; seule Cunizza restait, veuve de trois maris, et retirée en Toscane.
Sordel reçut des donations de Charles d'Anjou, mais après avoir été mis en prison par lui, pour une cause que nous ne connaissons pas. Ce fut même le pape Clément IV (d'origine méridionale et auteur d'un poème sur les Sept Joies de la Vierge) qui intercéda pour le poète vieilli. Sordel mourut sans doute en 1269 et probablement de mort violente.
Le poète est plus intéressant que le personnage. Ses poésies se divisent en sirventés politiques, sirventés moraux et chansons. Un des trois sirventés politiques a eu de son temps un grand succès: c'est une plainte funèbre sur la mort de Blacatz, grand seigneur de Provence, troubadour et protecteur des troubadours. En quête d'originalité, Sordel a pris au folklore un de ses thèmes les plus étranges, celui du cœur partagé communiquant sa vaillance à ceux qui en mangent une partie. Ici sont conviés à ce funèbre festin l'empereur romain, Frédéric II, le roi de France, le roi d'Angleterre, celui d'Aragon, le comte de Champagne, roi de Navarre, le comte de Toulouse et le comte de Provence. Voici une strophe de cette étrange composition.
Que le premier à manger du cœur (car il en a grand besoin) soit l'empereur de Rome, s'il veut conquérir de force les Milanais, car c'est lui qu'ils tiennent conquis et il vit déshérité malgré ses Allemands; et qu'à côté de lui en mange le roi français, puis il recouvrera la Castille qu'il perd par sa sottise [16].
L'idée parut originale à deux troubadours contemporains qui s'en emparèrent aussitôt. L'un, Bertran d'Alamanon [17], reproche à Sordel de donner à des lâches le cœur de Blacatz qui était vaillant parmi les vaillants (survaillant, il y avait des sur-hommes déjà). Ce sont les nobles dames du temps qui se le partageront, dit-il; et il énumère toutes celles qui ont droit à une part: «Que Dieu le glorieux s'occupe de l'âme de Blacatz; car le cœur est resté avec celles qu'il aimait.»
L'autre troubadour, Peire Bremon [18], a renchéri sur Sordel. Puisqu'on a partagé le cœur, dit-il, il reste le corps; nous le donnerons par quartiers à la chrétienté; «nous garderons le quatrième, nous autres Provençaux, car si nous le donnions tout, cela irait trop mal; nous le mettrons à Saint-Gilles, comme en un lieu national»; et Rouergats, Toulousains et Biterrois, tous ceux qui ont le goût de la gloire, y viendront. Telles sont les puérilités auxquelles s'amusaient les troubadours de la décadence.
Comme poète d'amour, Sordel ne s'élève pas au-dessus du niveau commun, dit son éditeur. Ses chansons sont monotones; rarement un trait naturel vient rompre cette monotonie. Dans une discussion avec un autre troubadour, qui préférait à l'amour la vie des camps et la gloire des armes, Sordel défend son point de vue de la manière suivante: «Pourvu que celle en qui j'ai mis mon espérance croie que je suis vaillant, je vivrai toujours dans la joie parfaite...» Rien de bien neuf jusque-là, mais voici la fin: «Vous irez tomber de cheval pendant que je resterai près de ma dame; même si vous deveniez un des vaillants de France, un doux baiser vaut bien un coup de lance! [19]» C'est à peu près le seul trait naturel qu'on puisse relever dans ses chansons.
Voici qui est plus subtil. Sordel raconte comment son cœur lui a été enlevé par l'Amour. «Ma dame sut bien m'enlever mon cœur, dès que je la vis, avec un doux regard amoureux que me lancèrent ses yeux voleurs. Ce jour-là, avec ce regard, Amour m'entra au cœur de telle sorte qu'il me l'enleva et le mit en sa possession. Aussi est-il toujours auprès d'elle, où que j'aille ou que je sois.»