Cette manière subtile et affectée est beaucoup plus dans le goût de Sordel. Sa conception de l'amour se rattache assez bien à la conception classique. Pour lui aussi l'amour est un principe de bien et de vertu; aussi est-il jaloux de l'honneur de sa dame et exprime-t-il à plusieurs reprises son mépris pour les passions charnelles. L'amour ainsi conçu est une passion noble et pure.
Mais Sordel renchérit, comme la plupart des troubadours de la décadence, sur cette doctrine. L'amour, pour lui comme pour les poètes du temps, est quelque chose de plus éthéré, de plus quintessencié encore qu'à la période précédente [20]. La dame aimée n'a plus ni corps, ni figure; c'est une abstraction créée par l'esprit, le cœur n'y a point de part. Cette conception facilite dans le Midi de la France la transformation de la lyrique profane en lyrique religieuse; en Italie, elle annonce et prépare l'école de Bologne, où fleurit l'amour mystique.
Tel nous apparaît Sordel dans l'histoire et dans l'histoire littéraire; un chevalier de moyenne naissance dont la vie—sauf pendant sa jeunesse—n'offre rien de bien extraordinaire, qu'un poète de peu d'originalité.
Il a paru tout autre à Dante, qui lui a donné, dans la Divine Comédie, une place immortelle. Virgile lui montre, dans le Purgatoire, une âme éloignée des autres, «fière et dédaigneuse», qui les regardait. Virgile la prie de lui indiquer la route; mais l'âme, sans lui répondre, lui demande à son tour quelle est sa patrie. «Mantoue...» répond Virgile. Aussitôt l'âme inconnue parle: «O homme de Mantoue, je suis Sordel, originaire de ta terre et aussitôt l'autre l'embrassait.» C'est ici que se place la célèbre apostrophe de Dante à l'Italie: «O esclave Italie, maison de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, cette âme noble fut aussitôt prête, rien qu'en entendant le doux nom de sa terre, à faire fête à son concitoyen; tandis que tes fils se font une guerre sans trêve, et qu'ils s'enlèvent mutuellement ce qu'un mur ou un fossé renferment. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde dans ton sein si aucune partie jouit de la paix...» Et l'apostrophe se continue, violente et pathétique, jusqu'à la fin du chant [21].
Le chant suivant du Purgatoire est encore consacré à Sordel; et c'est en le lisant qu'on s'explique la place d'honneur que Dante a donnée au troubadour de Mantoue. Sordel montre à Virgile les âmes de ceux qui implorent leur pardon en chantant Salve Regina au milieu des fleurs suaves; ce sont les rois et princes qui ont négligé de faire leur devoir; et, en comptant bien, on y retrouve [22] ceux auxquels Sordel, dans sa plainte funèbre sur Blacatz, veut donner une part du cœur du mort. C'est donc cette composition—qui paraît faible à notre goût moderne—qui a inspiré Dante dans ce passage célèbre. On peut dire que Dante a vu Sordel transfiguré; la satire que celui-ci adressait aux rois était remarquable par l'étrangeté de la forme plutôt que par la violence du fond. Cependant elle a suffi pour que Dante donnât à Sordel, dans le Purgatoire, l'allure «fière et dédaigneuse» d'un poète redresseur de torts et pour qu'il lui accordât une place d'honneur dans la Divine Comédie. Si l'on songe que Sordel était mort depuis une quarantaine d'années, on voit que la légende, ou plus simplement l'imagination de Dante, avaient vite fait du poète une personnalité plus intéressante qu'il ne fut en réalité.
Cunizza nous apparaît aussi transfigurée dans le poème de Dante; elle est même mieux traitée que son ami Sordel; elle est dans le Paradis (ch. IX) et prend joyeusement son parti d'être encore dans un cercle inférieur: «Je fus appelée Cunizza, déclare-t-elle, et je brille à cette place parce que la lumière qui vient de cet astre (Vénus) me vainquit; mais je me pardonne joyeusement et je ne me plains pas de mon sort.» Elle ajoute; «cela peut vous paraître un peu fort à vous autres, vulgaire»; élevons-nous donc au-dessus du vulgaire, pour que cela ne nous paraisse pas trop fort.
Ce n'est pas la première fois que nous avons, dans ces études, l'occasion de citer Dante. On a rappelé à plusieurs reprises ses jugements sur certains troubadours, principalement sur ceux de la première période: Pierre d'Auvergne, Bernard de Ventadour, Bertran de Born, Giraut de Bornelh, Arnaut de Mareuil et surtout Arnaut Daniel. Il connaissait bien leur langue et c'est en provençal qu'il fait répondre le même Arnaut Daniel à la fin du chant XXVI du Purgatoire. Il a enfin montré dans son traité De vulgari eloquentia la connaissance profonde qu'il avait de leur technique poétique si délicate et si complexe; il est un des premiers à l'analyser.
Mais le sujet de la Divine Comédie ne se prêtait pas à l'imitation de la poésie des troubadours. C'est dans la Vita Nuova [23] et dans ses chansons que cette influence est sensible. Dante, en effet, avant d'écrire son grand poème, composa un certain nombre de poésies lyriques, chansons ou sonnets; ces derniers sont enchâssés dans la Vita Nuova. Comme poète lyrique Dante se rattache à l'école de Bologne, qui, dans la deuxième partie du XIIIe siècle, brilla d'un si vif éclat. Elle a hérité des traditions de la poésie sicilienne, où se trouvent tant de traces de l'influence provençale; seulement les poètes de l'école de Bologne l'emportent de beaucoup sur les Siciliens par plus d'imagination, plus de grâce et aussi plus de talent. Même quand ils imitent les troubadours, modèles communs de l'école sicilienne et de la leur, ils gardent leur originalité. Voici par exemple la traduction d'une des chansons les plus célèbres de Guido Guinicelli, le père de cette école poétique; on y retrouve des traits bien connus dans la poésie provençale; mais on y remarque aussi une imagination brillante et ingénieuse, qui rappelle Bernard de Ventadour.
La dame qui m'a rendu amoureux règne dans le ciel de l'amour, semblable à la belle étoile qui mesure le temps. De même que celle-ci illumine chaque jour le monde de sa face, ainsi ma dame resplendit aux nobles cœurs et aux âmes généreuses.
O douce dame, lumière dont je me suis éloigné, éperdu et dolent, je vous porte dans ma pensée plus belle que vous ne serez dans mes vers, car je ne suis point doué d'assez d'intelligence pour parler d'un objet si haut, ni pour me lamenter d'un si grand mal...
Tout ce que je vis, tout ce que j'entendis d'elle me revient à l'esprit; et tout est douleur dans mon souvenir. Si je me rappelle l'amitié qu'elle me montra quelquefois, je songe que je l'ai quittée. Si je me la rappelle sévère et courroucée, je crains qu'elle ne soit telle encore...
Les larmes où je me fonds coulent plus abondantes toutes les fois que mes yeux rencontrent une belle femme... L'image de celle que je porte en moi devient alors si vivante et tellement impérieuse que je me sens mourir [24].
Cette imagination gracieuse, que gâte un peu d'affectation et de préciosité, défaut commun à la lyrique provençale et italienne, elle apparaît mieux encore dans une autre chanson du même poète, dont nous citerons les deux premières strophes.