Mais cette date elle-même est une date extrême, et en réalité la littérature portugaise ou galicienne (car elle porte les deux noms) fleurit surtout au XIIIe et au XIVe siècle [9]. Son époque la plus brillante est celle qui comprend les règnes d'Alphonse X de Castille (1252-1284) et de Denis, roi du Portugal (1280-1325). C'est d'après ces rois poètes qu'on la distingue en plusieurs grandes périodes. L'ensemble de ces périodes forme «l'époque provençale [10]».
La poésie galicienne fut si brillante, surtout dans la deuxième partie du XIIIe siècle, que les Castillans qui s'adonnèrent à la poésie lyrique profane lui empruntèrent sa langue. C'est ainsi, on s'en souvient (et pour les mêmes raisons), que le provençal fut adopté comme langue poétique par de nombreux poètes italiens et catalans. En ce qui concerne le galicien, une des preuves les plus remarquables de la prépondérance qu'avait prise ce dialecte dans la langue de la poésie nous est fournie par les œuvres du roi Alphonse X de Castille, le roi savant. C'est en effet le galicien qu'il emploie dans ses poésies profanes; mais le même a écrit en castillan ses poésies à la Vierge et il a contribué plus que tout autre, par de nombreux écrits scientifiques ou historiques, au développement de la prose castillane.
Les poésies profanes du roi Alphonse X de Castille qui nous sont parvenues sont en général d'un caractère satirique, avec de nombreux traits de réalisme; elles nous donnent souvent une idée assez exacte—et fort piquante—de ce qu'était la vie de cour auprès du roi savant. Les chansons du roi Denis de Portugal sont plus intéressantes pour le sujet qui nous occupe ici. Elles appartiennent en effet pour une grande partie à la lyrique courtoise. C'est à son œuvre que seront empruntées la plupart de nos citations.
La poésie galicienne du XIIIe et du XIVe siècle est représentée par environ deux mille pièces lyriques. Elles sont l'œuvre de plus de cent cinquante poètes appartenant pour la plupart aux classes élevées de la société. Parmi eux on compte quatre rois, nombre de grands seigneurs et de grands dignitaires [11].
Cette poésie, comme la poésie provençale, est essentiellement une poésie de cour. Deux des genres les plus cultivés sont les mêmes que les deux genres principaux des troubadours de la Provence: la chanson d'amour (six cents environ, un tiers de l'œuvre totale) et les chants de médisance, correspondant aux sirventés (quelques centaines). Les autres genres cultivés par les troubadours provençaux: descorts, aubes, pastourelles, etc., sont également représentés dans la poésie galicienne. Un genre qui est connu aussi dans la poésie provençale a pris en Portugal un développement particulier; c'est celui des «chansons d'ami»; une jeune fille—et non une jeune femme—y exprime ses plaintes sur l'absence du bien-aimé ou sur sa froideur; mais ce genre est connu des plus anciens troubadours provençaux et une belle romance de Marcabrun que nous avons déjà citée en est un exemple remarquable.
Tout, dans la forme, dénonce donc une imitation provençale; la métrique est empruntée au même modèle. Les troubadours galiciens n'ont pas d'ailleurs caché leur admiration pour la lyrique provençale: «les Provençaux sont de bons poètes», dit l'un d'eux; «je désire à la manière provençale faire maintenant un chant d'amour», dit le même poète, et c'est le roi Denis qui fait ces deux déclarations.
Même si on n'avait pas de déclarations de ce genre, on reconnaîtrait facilement dans la poésie portugaise la plupart des lieux communs de la lyrique provençale. C'est certainement dans l'emploi des termes empruntés au service féodal que cette imitation est le plus sensible. La «dame» est la «maîtresse» (senhor), comme dans la poésie du Midi de la France; le poète se considère comme l'homme-lige, comme le vassal de cette suzeraine. «Je vous vis un jour pour mon malheur, dame, dit le roi Denis, car depuis que je suis devenu votre serviteur, vous me traitez toujours plus mal.» «Je vous ai toujours servie, dame, et vous fus loyal, je le serai tant que je vivrai.» Voilà des formules du «vasselage amoureux» bien connues de la poésie provençale. Dans l'une comme dans l'autre poésie l'amant se fait humble, comme il convient à un serviteur; il fait appel à la pitié de sa dame.
On se souvient des passages où les troubadours déclaraient appartenir corps et âme à la personne aimée, qui pouvait en disposer à son gré, presque comme d'une chose. Voici sous quelle forme la même idée se présente dans une poésie du roi Denis:
Traitez-moi bien ou mal, dame, tout cela est en votre pouvoir; par ma bonne foi je souffrirai le mal; car, pour le bien, je sais parfaitement qu'il ne m'en viendra aucun [12].
Dans le joli petit poème suivant le refrain rappelle la même idée.