Jamais je n'osai vous dire, dame, le grand bien que je désire; me voici en votre prison, faites de moi ce qui vous plaira.

Jamais je ne vous ai rien dit des souffrances qui me sont venues de vous, dame; me voici en votre prison, traitez-moi mal ou bien.

Jamais je n'ai osé vous conter, dame de mon cœur, les maux que vous m'avez fait souffrir; me voici en votre prison, vous pouvez me guérir ou me tuer [13].

Voici encore un trait important qui rappelle d'une façon précise l'étroite parenté des poésies provençale et portugaise.

C'est un honneur, dans l'une comme dans l'autre, d'aimer «en haut lieu», c'est-à-dire de choisir comme objet de son amour une femme à qui l'on supposait toutes les qualités de l'esprit plutôt que du cœur. La dame ainsi choisie, disent souvent les troubadours, mériterait la couronne. C'est le thème que développe le roi Denis dans la chanson suivante.

Puisque Dieu, dame, vous a toujours fait faire du bien le meilleur et qu'il vous a donné tant de connaissance, je vous dirai une vérité, s'il plaît à Dieu: vous étiez faite pour un roi.

Et puisque vous savez toujours comprendre et choisir le meilleur, je veux vous dire une vérité, dame que je sers et que je servirai: puisque Dieu vous créa ainsi, vous étiez bonne pour un roi.

Puisque Dieu n'en fit jamais de semblable, et qu'il n'en fera jamais de semblable pour l'intelligence et les belles paroles, si Dieu voulait en disposer ainsi, vous étiez faite pour un roi [14].

Citons enfin du même roi Denis deux pièces où l'imitation est des plus caractéristiques. Dans la conception de l'amour courtois, telle que l'ont créée les troubadours provençaux, l'honneur de la dame aimée est au-dessus de tout. C'est aussi la pensée que développe le roi Denis dans la petite pièce suivante.

Quoique je sois très amoureux, je ne désire pas obtenir grand bien de celle que j'aime; car je vois et je sais que le dommage qu'elle en retirerait serait plus grand que la joie qui pourrait m'en advenir; qui désire un tel bien estime bien peu l'honneur de sa dame.

Puisque je m'appelle et que je suis son serviteur, ce serait une grande trahison, si pour le bien qu'elle me donnerait ma dame gagnait mal et injustice. Tous les parfaits amants m'approuveront [15].

Ceci est tout à fait dans le ton des troubadours provençaux comme la chanson suivante, du même roi Denis.

Je désire à la manière provençale faire maintenant un chant d'amour; je voudrais y louer ma dame, à qui ne manque ni le mérite, ni la beauté, ni la bonté. J'ajouterai encore: Dieu la fit si parfaite en toutes qualités qu'elle vaut mieux que toutes les dames du monde. Dieu voulut, en créant ma dame, lui donner la connaissance de tout bien et de toute valeur... et il lui fit un grand honneur quand il ne permit pas qu'aucune autre lui fût égale. En ma dame Dieu ne mit jamais le mal; il y mit mérite et beauté, lui apprit à bien parler et à mieux sourire qu'aucune autre femme [16].

L'imitation est heureuse et le roi poète s'est bien assimilé la manière des troubadours.

Cependant ce serait une erreur de croire que les poésies du roi Denis et les autres œuvres de l'école galicienne doivent tout à l'imitation provençale. D'abord l'imitation des poésies de langue d'oïl y est sensible; il est vrai que la poésie lyrique du Nord de la France a pris ses modèles dans le Midi, comme on va le voir.