Ce qui est plus important, c'est que la poésie portugaise comprend beaucoup d'œuvres qui paraissent être d'inspiration populaire. Et il y en a de charmantes qui semblent ne rien devoir à l'imitation.
L'influence provençale sur cette poésie consisterait donc surtout en ceci: c'est qu'elle aurait contribué à faire de cette poésie populaire une poésie courtoise. L'imitation n'est pas aussi sensible que dans la première poésie italienne; mais l'influence des troubadours a été capitale pour transformer cette poésie [17].
Comment et à quelle époque s'est produit le contact entre troubadours provençaux et galiciens? Problème intéressant, mais non encore résolu. Peu de troubadours provençaux ont visité le Portugal; mais l'école galicienne n'était pas confinée dans les limites, surtout dans les limites actuelles de ce pays. Les chevaliers poètes vivaient souvent aux cours de Léon et de Castille, où fréquentèrent si volontiers les troubadours, depuis le XIIe siècle. C'est par là que se serait faite l'initiation. En ce qui concerne l'influence de la langue d'oïl, elle a pu s'exercer par les mêmes moyens. Mais il y a ici un élément de plus: c'est que plusieurs des premiers princes du Portugal sont de race bourguignonne. Ajoutons enfin que par ses côtes la Galice et le Portugal étaient en relations directes avec d'autres pays que le Midi de la France. Pour conclure, le Portugal paraît avoir eu une poésie autochtone; mais c'est l'influence des troubadours provençaux qui en a fait une poésie courtoise. Si le problème est encore discuté dans le détail, la solution est depuis longtemps acceptée.
Transportons-nous maintenant de l'extrémité de la péninsule ibérique aux bords du Danube où a fleuri la poésie des premiers Minnesinger [18].
On divise l'histoire des Minnesinger en deux périodes: la première comprend les poètes de l'école austro-bavaroise, dont l'activité poétique s'est exercée surtout dans la vallée du Danube, en Bavière et en Autriche. Cette première période serait celle de la poésie populaire. «Le chant d'amour courtois, dit un historien de la littérature allemande, sortit, en Autriche et en Bavière, de la chanson d'amour populaire. Encore aujourd'hui les habitants des Alpes bavaroises et autrichiennes se distinguent par le don d'une hardie improvisation musicale. Il faut y voir un héritage des temps primitifs. De courts chants d'amour n'étaient pas plus étrangers aux vieux Ariens et aux Germains qu'à tous les autres peuples de la terre, même les plus humbles... Les chants d'amour populaires volèrent comme des fils à la Vierge, des vertes prairies sur lesquelles dansaient les paysans, jusqu'aux châteaux des nobles [19].»
La deuxième période est l'époque de l'école rhénane. On s'accorde à reconnaître l'influence de la poésie française et provençale sur les poètes de cette école. La première seule serait indépendante de toute imitation.
Cette théorie a été contestée, en particulier par M. A. Jeanroy. Sans reprendre ici cette discussion, remarquons seulement, à la suite du savant auteur des Origines de la poésie lyrique en France, que plusieurs imitations d'auteurs provençaux paraissent évidentes chez les minnesinger de la première période. Toute cette poésie primitive, que l'on prétend populaire, «est déjà profondément imprégnée des théories courtoises de l'amour». «L'amant fait hommage à sa dame de sa personne... il s'engage à faire tout ce qu'elle lui ordonnera; il lui est soumis «comme le bateau l'est au pilote quand la mer est calme [20]». Le service, le vasselage amoureux y est chose connue. Comme Jaufre Rudel, le minnesinger Meinloh a recherché sa dame pour sa «vertu». «Quant je t'ai entendu louer, je voulais te connaître; pour ta grande vertu, j'ai couru çà et là jusqu'à ce que je t'aie trouvée.» L'amour a un pouvoir ennoblissant, comme chez les troubadours; comme eux aussi, et plus encore peut-être, si on en juge pas leurs plaintes, les minnesinger ont à souffrir des «médisants».
Il semble donc que ce soit avec raison qu'on ait cherché et retrouvé jusque dans les plus anciens minnesinger des traces de l'imitation provençale. Aussi un des derniers historiens qui s'est occupé de la question divise-t-il les minnesinger en deux groupes [21]: le premier comprend ceux qui n'ont pas eu assez d'originalité pour s'élever au-dessus des modèles qu'ils imitaient; ce sont la plupart des poètes du «Minnesangs Frühling»; au second groupe appartiennent ceux qui, comme Walter von der Vogelweide, Hartmann von Aue, ou l'Alsacien Reinmar, ont su garder leur originalité. Ce qui caractérise ce second groupe c'est que l'influence de la poésie lyrique ou épique de langue d'oïl y est partout sensible.
Comment les minnesinger ont-ils pu être en contact avec les troubadours? D'abord par la vallée du Danube, où apparaissent les premiers minnesinger et qui est précisément une des grandes routes des peuples et des croisades en particulier: on sait que plus d'un jongleur l'a parcourue. Une autre route importante conduisait de Venise à Vienne, en Hongrie et en Bohême. C'est sans doute celle que prit Peire Vidal, quand il alla visiter la cour de Hongrie. De plus on a remarqué un fait important et qui mérite d'être mis en lumière. Beaucoup de minnesinger ont été au service des Hohenstaufen et ont séjourné, à ce titre, assez longtemps en Italie. Enfin il ne faut pas oublier les prétentions des empereurs germaniques sur le petit royaume d'Arles: en 1179 Frédéric Ier fit un séjour de trois mois en Provence. C'est entre 1170 et 1190 que se serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.
Cependant cette imitation resta originale. Il en est un peu de l'ancienne poésie lyrique allemande comme de l'ancienne poésie portugaise. Il y avait certainement des chants populaires; et les dons poétiques n'ont jamais manqué à la race allemande. Aussi tout en prenant une partie de leur inspiration chez les troubadours, les minnesinger ont-ils gardé leur originalité; leur conception de l'amour en particulier est par certains côtés une création nouvelle, indépendante de son modèle [22].