Elle est, en partie, une image de la société germanique du temps, où il semble qu'il y ait eu moins de liberté dans les mœurs qu'au pays des troubadours. Il est souvent question, chez les minnesinger, d'un personnage chargé de veiller sur la conduite de la femme; on n'a signalé que deux mentions d'un personnage semblable chez deux troubadours, Guillaume de Poitiers et Marcabrun. Le minnesinger ne choisit pas une dame pour objet de ses chants, il ne la désigne pas par un pseudonyme, un senhal, comme c'est d'usage dans la poésie provençale; il chante la femme en général. La discrétion est une des qualités principales de l'amant d'après la théorie des troubadours; ce côté de la doctrine de l'amour courtois est un de ceux que les minnesinger ont développé le plus volontiers; la discrétion (tougen minne) paraît avoir joué encore un plus grand rôle dans la société amoureuse germanique qu'en Provence. Enfin le «vasselage amoureux» y a pris une allure plus formaliste. «Le Germain a une prédilection pour le formalisme dans le droit», dit un historien des minnesinger; ce goût est en effet sensible dans l'emploi fréquent des termes les plus connus du vasselage féodal.

Voici, pour sortir des généralités, une chanson du minnesinger Heinrich von Mohrungen (fin du XIIe siècle) où l'on trouvera un écho de la poésie des troubadours.

Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux, j'aime mieux l'hirondelle; qu'elle aime ou qu'elle souffre, elle n'abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter, je puis dire à bon droit: «Hélas! comme j'ai prié longtemps là-bas, et comme j'ai pleuré auprès de celle où je ne vois aucune pitié.»

Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait mieux; si je me mets à chanter, je dois souffrir deux choses, haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous empoisonnent avec de belles paroles? Hélas! cela leur a réussi et j'ai laissé mon chant pour elles; mais je veux chanter comme auparavant.

Comme je regrette le meilleur temps que j'ai passé à leur service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je déplore les nombreuses plaintes que j'ai fait entendre et qui ne lui sont jamais allées au cœur. Hélas! quel nombre d'années perdues! Je m'en repens en vérité; je ne m'en accuserai plus.

Sourires, bon visage et bon accueil m'ont endormi longtemps. Je n'ai pas eu d'autre bien et qui veut m'accuser d'indiscrétion ment... Hélas! sa vue seule était ma joie, je n'en ai dit aucun mal, mais je n'en ai eu aucun bien.

Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On fait exception pour l'homme fidèle; celui-là, malheureusement, on l'estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd'hui ne sait aimer qu'avec fidélité. Malheureux! à quoi cette fidélité m'a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers toujours quoi qu'il advienne [23].

Nous n'avons pas à suivre l'histoire de la poésie lyrique en Allemagne; on sait avec quel éclat les minnesinger du XIIIe siècle la cultivèrent. Nous nous en voudrions cependant de ne pas citer au moins quelques strophes de Walter von der Vogelweide, le poète le plus original de cette période; on verra comment il a traité le thème du printemps, par lequel s'ouvrent la plupart des chansons des troubadours.

Quand les fleurs sortent de l'herbe, comme si elles riaient vers le soleil, au matin d'un jour de mai, quand les petits oiseaux chantent si joliment leurs plus belles chansons, quelle joie peut se comparer à la joie que révèlent leurs chants?... Quand, dans sa beauté, une belle et noble jeune fille, bien habillée et la tête parée, se rend au milieu d'une société joyeuse, accompagnée de fières et nobles dames, semblable en majesté au soleil parmi les étoiles, quand même mai donnerait tous ses ornements, pourrait-il apporter autant de grâce que ce corps gracieux? Nous négligeons les fleurs, nos regards vont à cette noble femme.

Voulez-vous savoir la vérité? Allons aux fêtes de mai; mai est arrivé avec toute sa puissance. Regardez-le et regardez les nobles femmes qui sont là, et demandez-vous si je n'ai pas choisi la meilleure part.

Cette brève citation montre que si, dans la poésie lyrique, Walter doit quelque chose à l'imitation des poètes provençaux ou français [24], son talent poétique l'a transformé; la plupart de ses chansons ont une vie, une fraîcheur que la poésie lyrique des troubadours ne connaissait plus et que la poésie lyrique de la France du Nord—au XIIIe siècle—a peu connues.

L'histoire «externe» de la poésie des troubadours que nous venons d'esquisser nous fait connaître l'influence profonde que cette poésie exerça sur les littératures des pays voisins; la poésie de langue d'oïl ne pouvait échapper à cette influence.

Le Nord de la France avait eu de très bonne heure une magnifique floraison d'épopées, et c'est cette partie de notre nation qui a fourni la matière épique à la plupart des littératures voisines. Elle possédait aussi une poésie lyrique autochtone, représentée par des «chansons de printemps», des «chansons de danses» et des «chansons satiriques». A cette poésie se rattachent aussi les «chansons de toile», les romances et pastourelles. Il y a de la grâce et de la fraîcheur dans cette poésie lyrique primitive, et peut-être les fruits auraient-ils «passé la promesse des fleurs» si les poètes lyriques ne l'avaient pas abandonnée d'assez bonne heure pour une poésie plus savante, plus raffinée et plus courtoise, qui est celle des troubadours [25].

Les poètes de langue d'oïl connurent cette poésie par différentes voies. Plusieurs troubadours ont séjourné dans le Nord de la France, surtout en Normandie, à la cour des rois d'Angleterre, qui avaient, par leurs possessions dans le Sud-Ouest, des sujets méridionaux. Un ou deux troubadours ont été à la cour de Marie, comtesse de Champagne, et lui ont adressé leurs vers. Éléonore de Poitiers, petite-fille du premier troubadour, devint reine d'Angleterre, après avoir été pendant quinze ans femme de Louis VII, roi de France. Quelques-uns des troubadours les plus illustres ont vécu auprès d'elle, comme Bernard de Ventadour. Enfin les croisades ont mis en relations hommes du Nord et hommes du Midi. Toutes ces circonstances, et bien d'autres encore, ont contribué à la diffusion de la poésie méridionale.

Elle était connue en «France» (et ce mot ne désignait alors que les pays de langue d'oïl) pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. On y avait le sentiment de ses origines et on désignait les nouvelles formes poétiques qu'elle y introduisit sous le nom de sons «gascons» ou «poitevins».