Les plus anciens poètes de cette école dite provençalisante sont Conon de Béthune, né en 1155; Chrétien de Troyes, l'auteur de tant de gracieux romans d'aventures, qui vécut à la cour de Marie de Champagne, entre 1170 et 1180 environ; Jean de Brienne, plus tard roi de Jérusalem, Blondel de Nesles, Gui Couci, Gace Brulé, etc. La traduction de quelques-unes de leurs chansons fera mieux connaître l'esprit qui anime leur poésie. On y remarquera sans peine les traits les plus connus des chansons provençales: le désespoir sincère ou non du poète à qui ne vient aucun bien d'amour; l'assurance de sa fidélité à une amante dédaigneuse ou cruelle, et autres lieux communs de la poésie courtoise.
Les chansons de Conon de Béthune, qui est un des plus anciens trouvères de cette école, nous conduisent à la cour de la comtesse de Champagne. Conon de Béthune n'avait pas, paraît-il, le langage correct des Champenois et des Parisiens, car il se plaint dans une de ses chansons que la comtesse et ses amis se sont moqués de lui.
Amour m'excite à me divertir, quand je devrais me taire de chanter... car mon langage et mes chansons ont été raillés des Français, devant les Champenois, et de la comtesse, ce qui m'est bien plus dur.
La reine ne fut pas courtoise, qui me reprit, ainsi que son fils le roi. Encore que ma parole ne soit pas française, on peut bien la comprendre en français. Ceux-là ne sont ni bien appris ni courtois qui m'ont repris pour avoir dit quelque mot d'Artois—car je n'ai pas été élevé à Pontoise [26].
Voici une chanson de croisade de Conon de Béthune (1189) qui rappelle certaines chansons du même genre dans la poésie provençale.
Hélas! amour, comme il me sera dur de quitter la meilleure qui fût jamais aimée ou servie! Que Dieu, par sa douceur, me ramène auprès de celle que je laisse avec tant de douleur. Que dis-je, malheureux! je ne la quitte pas; si le corps va servir notre Seigneur, le cœur reste tout entier en son pouvoir.
Pour elle je m'en vais, soupirant, en Syrie, car je ne dois pas manquer à mon créateur. Qui lui manquera en ce besoin urgent, sachez que Dieu lui faillira aussi dans un besoin plus grand. Que les petits et les grands sachent bien que là-bas on doit se conduire en chevaliers, là où l'on conquiert le paradis, la gloire et l'honneur de sa mie [27].
Il y a dans ces chansons un mélange de grâce et de mélancolie qui fait oublier que l'inspiration n'en est pas originale. Cette note personnelle manque un peu chez le grand poète champenois Chrétien de Troyes dont les chansons sont surtout remarquables par la finesse et la subtilité. Le fond en est emprunté; le poète se déclare serviteur de sa dame, son cœur est en son pouvoir, mais il n'obtient aucune récompense de son service amoureux. Chrétien de Troyes, dont le talent dans la poésie lyrique est fait de finesse et d'ingéniosité, a mis à orner ces lieux communs toutes les ressources d'un esprit singulièrement fin et délié.
Enfin un des poètes où se reflète le mieux la poésie des troubadours est le châtelain de Couci. On jugera de son talent par la traduction suivante de quelques-unes de ses chansons.
La douce voix du rossignol sauvage que j'entends nuit et jour retentir m'adoucit et m'apaise le cœur et me donne envie de chanter pour me réjouir. Je dois bien chanter puisque cela fait plaisir à celle à qui j'ai fait hommage de mon cœur—et je dois avoir grande joie en mon âme, si elle veut me retenir à son service.
Envers elle je n'eus jamais un cœur faux ni volage; et cependant il devrait m'en venir plus de bonheur; mais je l'aime, je la sers et je l'adore toujours sans oser lui découvrir ma pensée; car sa beauté me cause un tel éblouissement que devant elle je perds la parole; je n'ose regarder son visage; tellement je redoute le moment où j'en retirerai mes yeux.
J'ai si bien mis en elle tout mon cœur que je ne pense à aucune autre; jamais Tristan, celui qui but le breuvage, n'aima plus loyalement. Je mets tout à son service, cœur, corps et désir, sens et savoir, et je ne sais si en toute ma vie je pourrai assez la servir, elle et amour.
J'aime bien mes yeux qui me la firent choisir; dès que je la vis, je lui laissai en otage mon cœur qui depuis y a fait un long séjour et je ne lui demande jamais de la quitter.
Chanson, va-t'en pour porter mon message là où je n'ose aller, tellement je redoute la mauvaise gent jalouse qui devine avant qu'arrivent les biens d'amour; Dieu les maudisse! A maint amant ils ont causé tristesse et dommage; mais j'ai ce cruel avantage qu'il me faut vaincre mon cœur pour leur obéir [28].
Voici une autre de ses chansons dont le début paraît être une traduction des troubadours.
Quand l'été et la douce saison font reverdir feuilles, fleurs et prairies et que le doux chant des menus oisillons ramène la joie dans les cœurs, hélas! chacun chante, mais moi je pleure et soupire; et ce n'est ni justice ni raison; car je mets toute ma volonté, dame, à vous honorer et à vous servir.
Si j'avais le sens de Salomon, Amour me ferait tenir pour fou; car les chaînes qu'il me fait sentir sont si fortes et si cruelles! Amour devrait bien m'enseigner les moyens de me sauver; car j'ai aimé longtemps en vain et j'aimerai toujours sans me repentir.
Je voudrais savoir sous quel prétexte elle me fait si longuement languir; je sais fort bien qu'elle croit les méchants, les médisants (losengiers) que Dieu maudisse! Ils ont mis toute leur peine à me trahir. Mais leur trahison mortelle leur servira de peu, quand ils sauront quelle sera ma récompense, ô dame, que je n'ai jamais su trahir...
Si vous daignez écouter ma prière, je vous prie, douce dame, de penser à me récompenser; quant à moi je vous servirai mieux désormais. Je tiens pour non avenus tous mes maux, douce dame, si vous voulez m'aimer. En peu de temps vous pouvez me donner les biens d'amour que j'ai tant attendus! [29].